Crissement des chaussures bien lacées, silence rugissant du public, pas feutrés des supporters entre les points : le tennis projette l’image d’un sport élégant et humble. Celle du respect des perdants et des déclarations polies derrière la rage des perdants en coulisses. Pourtant, derrière cette esthétique se cache un univers bien plus complexe, où l’argent circule à une échelle colossale et où les enjeux géopolitiques influencent de plus en plus la trajectoire du jeu mondial.

L’ascension des nouveaux pays du Golfe…

L’entrée des pays du Golfe dans le tennis constitue l’un des bouleversements les plus significatifs de ces dernières années. L’Arabie saoudite, dans sa volonté impulsive d’accueillir tous les grands événements du sport mondial (jusqu’aux jeux asiatiques d’Hiver en 2029) a mis la main sur certains des plus grands tournois ATP de l’année. Elle héberge le tournoi dédié aux meilleurs joueurs de moins de 21 ans à Djeddah jusqu’en 2025, les Next Gen ATP Finals. Elle a en plus obtenu l’organisation des WTA Finals pour trois ans jusqu’en 2027. Enfin, elle a lancé le plus grand tournoi d’exhibition de l’Histoire, le « 6 Kings Slam » rassemblant 6 membre du Top10. Au bout de 3 matchs, le vainqueur reçoit la somme record de 7 millions d’euros tandis que les deux joueurs mobilisés en cas de blessures gagnent eux 1 million d’euros en ne jouant même pas.

Ce dynamisme s’accompagne d’un investissement massif destiné à attirer les plus grandes figures du sport. Rafael Nadal a ainsi accepté de devenir ambassadeur du Royaume pour un montant qui dépasserait largement les 700 millions d’euros. A l’image du football, et de l’arrivée de Ronaldo ou de Neymar, chargés de promouvoir la monarchie, le tennis n’échappe pas à son utilisation comme un soft power puissant.

…Au détriment des droits humains

Ce déploiement spectaculaire soulève néanmoins des questions fondamentales. Le pays demeure régulièrement dénoncé pour son traitement des travailleurs migrants, en particulier ceux originaires d’Asie du Sud, pour les restrictions persistantes concernant les droits des femmes, et pour la répression exercée contre les opposants politiques. Dans ce contexte, la présence de joueurs mondialement reconnus peut être perçue comme une forme d’adhésion implicite aux valeurs du régime.

En 1980, John McEnroe avait d’ailleurs refusé un million d’euros pour un match d’exhibition en Afrique du Sud contre son grand rival Bjorn Borg. Le régime sud-africain étant sous apartheid, il avait révélé avoir été conscient que sa présence aurait soutenu de manière indirecte un système politique : « Ils pensaient m’utiliser pour faire de la propagande » avait-il déclarer après-coup au journaliste Graham Besinger. Ce type de prise de position semble devenir aujourd’hui exceptionnel, tant la logique économique semble dominer l’écosystème du tennis.

OneVision, ou le tennis pour les investisseurs

La réforme OneVision conçue par Andrea Gaudenzi, CEO de la Fédération Internationale de Tennis (ITF) ambitionne de moderniser un sport souvent critiqué pour sa gouvernance éclatée entre l’ATP, la WTA (tennis féminin), les Grands Chelems et les fédérations nationales. Le plan prévoit notamment une centralisation accrue des droits médias et des tournois plus longs pour vendre plus de billets.

Une financiarisation du tennis serait nécessaire pour augmenter le prize money des tournois et couvrir les besoins des joueurs en dehors du top 150. Ces derniers sont encore souvent obligés de dormir dans leur voiture, de recourir aux paris sportifs dans des matchs truqués ou de voyager dans des conditions nuisant à leur préparation physique, comme le décrit Quentin Moynet dans son livre « La face cachée du tennis », paru en mai 2025.

En réalité, OneVision est très critiqué. Il n’est adaptée à la vue que de quelques oligarques qui recherchent les rendements au détriment de la santé des joueurs. L’allongement de la durée des tournois, la baisse en qualité des balles pour un caoutchouc bas de gammes, le ralentissement des courts pour favoriser les longs points (ou « rallyes »), l’année 2025 a été caractérisée par un nombre de blessures sans précédent.

De même, les investissements vont vers les pays capables d’investir massivement et non vers les pays qui ont une forte culture populaire tennistique comme l’Amérique du Sud ou la France qui peinent à trouver leur place dans le calendrier. La Chine et l’Arabie Saoudite sont ainsi les deux acteurs émergents de cette nouvelle ère capitalistique. On créé une nouvelle tournée chinoise avec le M1000 de Shangai et l’ATP 500 de Beijing pour l’un. Tandis que l’autre concentre de tournois existants et exhibitions. Ainsi, la volonté d’uniformisation masque parfois une réalité moins avouée : la concentration du pouvoir autour des acteurs les plus riches.

La Résistance des Joueurs

Les joueurs ne sont pour autant pas aliénés aux différentes organisations du tennis mondial (l’ATP et la WTA pour les tournois les plus côtés après les Grands Chelems : les Masters 1000, ATP 500 et ATP 250, l’ITF qui organise notamment les 4 tournois majeurs pendant l’année : les Grands Chelems). Dès 1973, plus de 80 joueurs ont boycotté le Grand Chelem de Wimbledon, à Londres, pour protester contre l’exclusion de Nikos Pavic par l’ITF. Le joueur serbe avait en effet été suspendu du prestigieux tournoi pendant 1 mois pour avoir choisi de jouer un match de double au WTC masters au lieu de représenter la Yougoslavie à la Coupe Davis. Sa fédération avait . 

Cet événement fut fondateur car il a fait prendre conscience aux joueurs et joueuses qu’ils pouvaient faire pression contre les instances en s’organisant. C’est ainsi que 50 ans plus tard, le canadien Vasek Pospisil (ex 25e mondial) et le serbe Novak Djokovic (ex n°1 mondial) ont créé la PTPA, ou Association des Joueurs de Tennis Professionnels, qui agit notamment pour protéger les conditions de travail des joueurs et la juste redistribution des gains. La PPTA avait par exemple intenté, mardi 18 mars, une série d’actions en justice visant plusieurs instances de gouvernance du sport. Ils accusent ces dernières de promouvoir un « système corrompu, illégal et abusif ».

Quand les instances hésitent à se dresser face aux régimes autoritaires

La capacité des instances du tennis mondial à s’opposer à certaines puissances politiques demeure très questionnée. L’affaire Peng Shuai, ancienne numéro un mondiale en double, en est une illustration frappante. Après avoir accusé un haut responsable chinois d’agression sexuelle, la joueuse avait disparu de l’espace public, suscitant un émoi international.

Pourtant, malgré ces inquiétudes persistantes, les circuits ATP et WTA ont très rapidement relancé la tournée asiatique qui représente une source de revenus considérable. La question des droits humains s’est ainsi trouvée éclipsée par les intérêts économiques. Seul le conflit ukrainien semble ainsi avoir retenu assez l’attention des instances du tennis pour perturber son cours.

La guerre en Ukraine, un changement de paradigme ?

Le conflit déclenché par la Russie en Ukraine a ébranlé les limites du principe de neutralité dont le tennis se targue souvent. L’exclusion temporaire des joueurs russes et biélorusses à Wimbledon en 2022, en réaction à l’agression russe en Ukraine quelques mois plus tôt, a marqué un tournant. « C’est notre responsabilité de jouer notre rôle […] pour limiter l’influence russe par les moyens les plus forts possibles. Plusieurs joueuses ukrainiennes, dont Elina Svitolina, 12e mondiale, ont pris la décision de ne plus serrer la main en fin de match à des adversaires russes.

L’annulation de ce geste de pacifisme, censé garantir le bon équilibre entre les joueurs après l’adversité, montre le caractère impardonnable de cette guerre à chaque match. Malgré son engagement, seul le tournoi de Wimbledon a pris cette décision là, les autres tournois autorisent les joueurs russes à s’inscrire sous drapeau neutre. Une mesure de compromission largement critiquée pour favoriser le business avec le maintien des têtes d’affiche.

Novak Djokovic, un peuple sur ses épaules

Si la plupart des athlètes russes et biélorusses refusent de prendre position contre le conflit en Ukraine, certaines individualités choisissent de s’exprimer et de prendre position. Ils sont conscients que l’arène sportive que représente le court de tennis est un moyen d’expression fort. En 2025, Novak Djokovic et ses proches se sont installés à Athènes afin de manifester symboliquement leur soutien aux mobilisations étudiantes qui dénoncent la corruption généralisée au sein du gouvernement serbe, ainsi que la dérive autoritaire du président Aleksandar Vučić et ses liens étroits avec la Russie.

Sur le terrain, le joueur a célébré une victoire en 2025 à l’US Open en mimant des pompes, en soutien aux manifestants serbes qui avaient érigé cette posture en symbole de leur contestation. Le membre du Big 3 avait aussi été filmé avec un sweat marqué « soutien aux étudiants » dans les rues de Belgrade. Pour rappel, depuis plus d’un an avec l’effondrement meurtrier de l’auvent de la gare de Novi Sad, une partie de la population serbe manifeste contre le gouvernement serbe chaque jour. Ce dernier est accusé de corruption, de collusion avec la Russie et de bourrage d’urnes pour se maintenir au pouvoir.

Dans cet univers feutré où tout paraît réglé au millimètre, la géopolitique s’est installée discrètement mais durablement en fond de court. Elle continue d’influencer les trajectoires, les décisions et les interactions, comme si chaque balle échangée reflétait aussi, à sa manière, les tensions d’un monde en perpétuelle recomposition.