Le sentiment de « submersion migratoire » est largement relayé par certains médias (comme C-News), mais il tient aujourd’hui d’une paranoïa médiatique. Ce ressenti est néanmoins réel et ancré dans une part non-négligeable de la population française. Les dernières estimations de l’INSEE parlent d’une proportion de 8,8% d’étrangers sur le territoire français en 2024. Ce ratio n’augmente que très doucement au fil des ans puisque 50 ans avant, en 1974, les étrangers représentaient 6,4% de la population française.

Cependant, les migrations environnementales, et plus spécifiquement les migrations climatiques liées directement au réchauffement climatique, représentent un enjeu humanitaire et économique imminent. Dans une décennie ou deux, la montée du niveau des océans et les phénomènes de plus en plus longs de canicules extrêmes pourraient obliger une grande partie de l’humanité à se déplacer.

Le Déplacement est d’abord Interne et Local

Contrairement à la perception médiatique, les populations déplacées par les catastrophes naturelles ne franchissent pas immédiatement les frontières vers l’Europe. En 2022, 32 millions de personnes (sur un total de 108 millions de migrants) ont été déplacées par les catastrophes naturelles, mais ces mouvements se sont faits le plus souvent à l’intérieur de leur propre pays. Il est très compliqué de demander à des populations de pêcheurs centenaire d’aller pratiquer l’agriculture à l’intérieur du pays.

Les continents les plus touchés sont l’Asie du Sud et du Sud-Est (22 millions de déplacés) et l’Afrique subsaharienne (7,5 millions de déplacés). Selon l’IDMC, les cinq pays les plus touchés par ces phénomènes climatiques sont le Pakistan avec des inondations de plus en plus fréquentes touchant 1/3 du pays, le Bangladesh pour l’élévation du niveau de l’océan menaçant sa population côtière (80% de la pop), la Chine, l’Inde pour des glissements de terrain et des moussons de moins en moins prévisibles et le Nigeria. Par conséquent, les populations pauvres sont les plus touchées par le dérèglement climatique et ses conséquences puisque 70% des catastrophes touchent les pays du Sud.

Les déplacés fuient vers des endroits plus sûrs, se réfugiant souvent près des grandes villes, dans des bidonvilles, ou sur des côtes plus élevées. La ville de Carti, au Panama, a ainsi été construite ex-nihilo par les autorités pour protéger une population de quelques centaines de pêcheurs vivant sur une île proche du littoral avec habitations en pilotis, menacée par la montée des eaux. Située sur une partie élevée de la région, les habitants voient leur île disparaitre peu à peu de là où ils sont.

Les Conséquences Dévastatrices du Climat

La montée des eaux et les inondations ont déjà submergé des îles comme Bohla au Bangladesh, qui a perdu la moitié de sa surface en 2005 à la suite d’un cyclone. La mer est restée et la terre s’est salinisée, si bien que 500 000 habitants se sont retrouvés sans-abris et ont quitté l’île vers la capitale Dacca.

À Kalapara, une ville située dans le delta du Gange, les habitants ont été observés tenter de créer des digues de terre et de boue à mains nues. Cette technique désespérée se révèla être inutile. Le Bangladesh compte déjà plus de 15 millions de déplacés climatiques entre 2014 et 2023.

La sécheresse frappe également de nombreuses populations. A Gode, une localité en Éthiopie après quatre ans sans pluie, 80% des troupeaux ont été décimés. Les habitants ont été alors forcés de se réfugier près des villes et à abandonner leur mode de vie ancestral.

Un Système d’Accueil Saturé

Les grandes villes d’accueil ne sont pas conçues pour gérer cet afflux soudain et massif. À Dacca, 20 millions d’habitants s’entassent déjà, incluant les migrants climatiques chassés par les cyclones et la montée des eaux. Les systèmes de transport, les hôpitaux et les structures d’eau courante et d’électricité ne peuvent accueillir autant de personnes en même temps.

Ces déplacés, s’ils ne sont pas accueillis par des structures publiques peuvent ainsi déstabiliser le pays ou être un terreau favorable pour le terrorisme. Ces groupes de déplacés se retrouvent souvent dans des bidonvilles, ce qui les rend encore plus vulnérables aux prochaines catastrophes naturelles.

Déjà, les premiers migrants climatiques concernant un Etat entier ont du mal à trouver une nouvelle patrie. Tuvalu, petit archipel du Pacifique, devrait être amené à disparaître sous les flots à la fin du XXIe siècle. L’Australie a accepté de fournir des visas climatiques à certains de ses habitants, dans un premier accord conclu en 2024. Cependant, la quantité offerte est très faible par rapport au nombre d’habitants désirant s’offrir une nouvelle vie chez les kangourous. Ainsi, sur près de 8700 demandes des Tuvaluans, soit un visa demandé par 82% de la population, seuls 250 visas ont été offerts par le gouvernement australien pour 2025. Pour résister à la montée des eaux, qui déjà inonde de sel beaucoup de terres lors de grandes marées, le gouvernement prévoit de surélever certaines parties de son territoire. Une solution temporaire…

L’Urgence de la Prospective

Les migrations sont en constante hausse. Le Groupe d’Experts intergouvernemental sur l’évolution du Climat estime qu’entre 3,3 et 3,6 milliards d’êtres humains vivent dans des zones très vulnérables aux changements climatiques. La Banque Mondiale estime un total de 216 millions de déplacés pour l’année 2050. Cependant, si l’humanité réussit à rester en dessous des 2 degrés de réchauffement d’ici 2050, on pourrait éviter 173 millions de déplacés supplémentaires.

Les mouvements internes nécessitent la construction de nouvelles villes et des programmes de relocalisation. De nombreux pays envisagent ainsi de suivre le même chemin que l’Indonésie qui lança un programme pour construire une nouvelle capitale sur l’île voisine de Bornéo, Nusantara. Prévue en 2046, elle devrait accueillir près de 2 millions de fonctionnaires « réfugiés climatiques ». En effet, Jakarta, l’actuelle capitale voit certains de ses quartiers s’enfoncer de près de 10cm par an dans la mer.

Cependant, peu de plans ou décisions ont pour le moment été étudiés pour préparer ce phénomène. S’il est pour le moment contigu à des déplacements à l’intérieur des pays touchés, ce phénomène de migrations climatiques pourrait s’internationaliser, des régions entières devenant inhabitables. L’évolution du climat pourrait aussi nous laisser des surprises ; l’Université de l’Illinois à Chicago indique que le Sahara, l’une des régions les plus arides de la Terre avec un taux de précipitations annuel ne dépassant pas 7 cm, pourrait se transformer en une zone verte d’ici la seconde moitié du XXIe siècle, en raison d’une augmentation des précipitations de 75 % par rapport à la moyenne historique.

L’Absence de Statut Légal

Malgré l’ampleur du problème, il n’existe pas de statut de « réfugié climatique » pour le moment dans la législation internationale. Selon plusieurs professeurs en prévision du risque, les Etats ont peur de créer un afflux de demandeurs d’asile dans une dizaine d’années pour des motifs souvent complexes. En effet, les motivations climatiques (sécheresses, inondations) sont souvent liées à des motifs de pauvreté et/ou de guerre. Les pays européens, l’Australie et la Nouvelle Zélande, le Maghreb sont ainsi en première ligne de ce risque de migrations climatiques.

Toutefois, plusieurs instances internationales ont appelé à ne pas rejeter un asile quand la vie de quelqu’un est menacée à cause du climat. Un habitant de Kiribati a vu son habitation submergée en 2010. La Nouvelle-Zélande avait rejeté sa demande d’asile pour cet effet. En 2020, le Comité des Droits de l’Homme de l’ONU a rendu un jugement défavorable vis-à-vis de la décision de la Nouvelle-Zélande.

L’enjeu humain demeure de fournir sécurité et de garantir les droits humains à ces populations. Mais peu d’avancés ont été faits dans ce sens. Depuis une quinzaine de COP, toutes plus inutiles les unes que les autres, la Cop30 en étant l’étendard, les demandes de financement des pays pauvres pour lutter contre les conséquences du réchauffement climatique sont ignorées par les pays du Nord.