La Suisse vit un moment unique dans l’univers des fusions et acquisitions. Depuis le début de 2025, les entreprises helvétiques ont conclu des transactions pour plus de 163 milliards de dollars, un sommet depuis 2018 qui les place loin devant la moyenne européenne. Dans un pays où le franc a gagné près de 14 % face au dollar et s’est renforcé par rapport à l’euro, cette explosion des volumes étonne d’autant plus que la devise forte a un double effet : elle renchérit les entreprises suisses pour les acquéreurs étrangers, mais elle permet aux groupes nationaux d’acheter des actifs à l’étranger à meilleur prix.

Les grosses annonces de l’année illustrent ce dynamisme. Le conglomérat industriel ABB a cédé une participation majoritaire de sa division robotique au japonais SoftBank pour plus de 15 milliards de dollars, l’une des plus importantes ventes européennes de 2025. Dans l’assurance, Helvetia et Baloise ont choisi de fusionner ; l’opération valorisée autour de 10 milliards de dollars donnera naissance à Helvetia Baloise Holding Ltd, deuxième assureur du pays, qui emploiera plus de 22 000 personnes. Holcim, le cimentier, continue de consolider le secteur des matériaux en rachetant Xella pour 1,85 milliard d’euros, tandis que Mediterranean Shipping Company a conclu un accord avec CK Hutchison pour étendre son réseau portuaire.

Ces exemples spectaculaires s’inscrivent dans un contexte plus large. KPMG recense 464 transactions impliquant au moins une société suisse en 2024 pour un total de 115,1 milliards de dollars, soit 59 % de plus qu’en 2023. L’industrie, les technologies de l’information et les sciences de la vie concentrent à eux trois la majeure partie des opérations, représentant respectivement 18 %, 16 % et 13 % des deals et environ 91 milliards de valeur. Les biens industriels connaissent un quadruplement des montants investis, atteignant 24 milliards USD, tandis que le secteur TMT totalise 26 milliards pour 75 transactions ; les sciences de la vie génèrent 41 milliards pour 59 opérations.

Le caractère très international du marché helvétique ressort nettement. Près de la moitié des opérations recensées en 2024 sont des acquisitions d’entreprises étrangères par des groupes suisses, tandis que les transactions purement nationales ne représentent qu’environ un sixième du total. Deloitte note que les fusions entre petites et moyennes entreprises suisses ont chuté de 28,4 % en 2024, alors que les achats de sociétés étrangères ont progressé de 5 %.

Cette effervescence se distingue nettement du reste du continent. En Europe, la valeur totale des fusions et acquisitions s’est établie à 416 milliards de dollars au premier semestre 2025, soit une baisse de seulement 2,6 % par rapport à l’année précédente mais avec un recul de 18 % du nombre de transactions. Dans ce paysage, la Suisse fait figure d’exception grâce à la force de sa devise, à la santé financière de ses entreprises et à une orientation résolument mondiale.

Plusieurs facteurs structurels soutiennent le phénomène. Le franc fort, qui a gagné 14 % contre le dollar depuis janvier 2025, rend les sociétés suisses plus chères pour les investisseurs étrangers, mais donne aux groupes helvétiques un avantage pour acquérir des actifs à l’étranger. La politique monétaire joue également un rôle : la Banque nationale suisse a abaissé son taux directeur à 0,5 % le 13 décembre 2024, facilitant ainsi le financement. À cela s’ajoutent les obstacles réglementaires à la cotation en bourse et la volonté de diversifier les sources de croissance, qui poussent les entreprises à privilégier des acquisitions plutôt que des introductions en Bourse. Le climat géopolitique reste certes incertain : l’imposition de droits de douane américains sur certaines importations suisses et les tensions internationales inquiètent les dirigeants, mais cela n’a pas encore freiné la course aux acquisitions.

La question est désormais de savoir si cette dynamique peut se maintenir. Les nuages ne sont pas absents : les tensions géopolitiques au Proche‑Orient et en Ukraine, l’instabilité économique de certains voisins et la volatilité boursière pourraient ralentir certains projets.