La guerre en Ukraine : la révélation d’une dépendance européenne. 

Le projet de Système de Combat Aérien du Futur (SCAF) qui réunit la France, l’Allemagne et l’Espagne est actuellement au point mort. Le SCAF avait pourtant la volonté d’être « bien plus qu’un avion », d’après Philippe Koffi, l’ingénieur en chef de l’armement à la Direction générale de l’armement au salon du Bourget en 2023. Il serait fondé sur un avion de combat futuriste et une armée de drones. Le système utiliserait les informations collectées en très grand nombre par les drones et l’avion afin d’évaluer et de comprendre de façon précise la situation dans laquelle le SCAF évolue. 

Ce programme, présenté en 2017 par le président français Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel, voulait être le symbole du retour du couple franco-allemand sur le devant de la scène européenne et d’une Europe de la défense unie. Il est aujourd’hui le modèle d’un orchestre européen qui ne fonctionne plus de concert. Dans sa tribune pour Forbes, Benoit Ranini, président du cabinet de conseil français et européen TNP, affirme en décembre 2025 que « si l’Europe veut demeurer maîtresse de son destin, elle doit intervenir, consolider et innover. L’alternative est claire : payer aujourd’hui le prix de la souveraineté, ou demain celui de la dépendance. »

L’opposition entre les deux moteurs du projet SCAF, l’européen Airbus Defence and Space et le français Dassault Aviation rend impossible le passage à la deuxième étape consacrée à la réalisation de démonstrateurs d’avions de combat et de drones. Dassault veut un contrôle jugé trop important par ses collaborateurs allemands et espagnols. Le président français et le chancelier allemand Friedrich Merz avaient en août 2025 l’ambition d’apporter une solution au désaccord d’ici la fin de l’année. En décembre, un porte-parole du gouvernement allemand a cependant annoncé à Euractiv qu’ « aucune décision finale n’a encore été prise. » L’enjeu du programme est fondamental pour l’Europe à l’heure de la présidence impériale de Donald Trump et de menaces grandissantes sur son flanc est, marquées par la guerre en Ukraine. 

Une défense européenne marquée par la diversité et l’hétérogénéité de ses solutions. 

Alors que l’existence du programme est menacée, le coût d’une solution de substitution pourrait être plus élevé que les 100 milliards prévus. Dans sa situation actuelle, la France, qui connaît une dette publique record de 3500 milliards d’euros et dont le gouvernement est instable, serait alors dans l’incapacité de construire le remplaçant du Rafale, l’avion de chasse de Dassault actuellement utilisé notamment par l’armée française. 

L’abandon du SCAF pousserait ainsi l’Allemagne à travailler avec le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon dans le cadre du projet d’avion Global Combat Air Programme (GCAP). Lancé en 2022, le programme est conçu pour remplacer l’Eurofighter Typhoon, l’avion de chasse européen utilisé par les armées allemandes et italiennes. 

Le 4 décembre 2025 , le ministre de la Défense italien, Guido Crosetto, a déclaré que l’Allemagne et l’Australie pourraient rejoindre le projet. Selon Jacob Ross, pour LesEchos, chercheur à l’Institut allemand des affaires étrangères (DGAP), « cela donne l’image d’une relation qui continue à être dysfonctionnelle sur des points essentiels de la coordination européenne et c’est perçu comme quelque chose de potentiellement très dangereux pour Friedrich Merz et Emmanuel Macron. » La défense de l’Union européenne pâtit de la diversité et de l’hétérogénéité des solutions mises en place par ses membres. 

Le déclin de l’aide militaire des États-Unis place l’Europe dans une situation compliquée. 

La défense européenne est mise à rude épreuve depuis février 2022 avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie. L’Union européenne a réagi et son soutien apporté au pays est considérable. En juillet 2025, le montant total des aides militaires, financières et militaires est estimé à 167,4 milliards d’euros depuis le début de la guerre d’après les données du Kiel Institute, un institut de recherche et think-tank indépendant localisé en Allemagne. Ces aides représentent plus de la moitié du montant total versé dans le monde à l’Ukraine. 

Cependant, l’aide militaire apportée par les États-Unis est restée du début de la guerre au commencement du deuxième mandat du président américain Donald Trump supérieure à celle apportée par l’Union européenne. Le soutien militaire total fourni par l’UE est de 59,6 milliards d’euros en juillet 2025 contre 64,6 milliards d’euros pour l’aide militaire américaine complète. 

En janvier 2026, du fait de l’investiture l’année précédente de Donald Trump, l’aide militaire des Européens dépasse celle des Américains avec un montant total de 87,4 milliards d’euros pour l’Europe, dont le Royaume-Uni, la Norvège et l’Islande qui ne sont pas membres de l’Union européenne. Le déclin de l’aide militaire des États-Unis place l’Europe dans une situation compliquée. 

« Pour l’artillerie de 155 mm, les membres de l’Union européenne ont fourni à l’Ukraine dix types d’obusiers provenant de leurs stocks. »

L’aide militaire européenne s’avère moins efficace que celle des États-Unis du fait de l’hétérogénéité de l’armement européen. Les fondements industriels et technologiques de la défense européenne nuisent à la réponse de l’Europe. Mario Draghi le souligne dans son rapport sur la compétitivité européenne de septembre 2024 : « Pour l’artillerie de 155 mm, les membres de l’Union européenne ont fourni à l’Ukraine dix types d’obusiers provenant de leurs stocks, ce qui a créé de sérieuses difficultés logistiques. » Des projets de partenariats européens comme le SCAF permettraient d’éviter ces complexités. 

De surcroît, l’Union européenne est marquée par un manque de matériel militaire, qui rend difficile, voire impossible l’envoi d’équipements à l’Ukraine. Le retard européen en matière d’investissements militaires prend son origine à la sortie de la guerre froide du fait de la baisse de menaces envers l’Europe. Dans les années 1990, les Européens connaissent La Fin de l’Histoire, de Francis Fukuyama, assurée par les États-Unis alors présentés comme une hyperpuissance. L’Union européenne se concentre alors sur son essor économique.

D’après les données de Léo Péria-Peigné, expert à l’Institut français des relations internationales (Ifri), dans Ramsès2026, les dépenses de défense s’élèvent en moyenne à 3% du produit intérieur brut (PIB) en 1990. En 2020, elles ne sont plus qu’à 1,5 % du PIB. Le Royaume-Uni, l’un des plus grands investisseurs européens dans la défense en 1990 avec 4 % de son PIB qui lui est consacré, atteint 2,16 % en 2020.  En parallèle, les États-Unis ont su conserver un investissement continu dans le domaine grâce au programme Foreign Military Sales (FMS). Instauré en 1968, il facilite les exportations des groupes américains sans besoin d’appel d’offres. La valeur des contrats qu’il a permis de réaliser en 1993 est la plus grande depuis le début des années 1980, avec 33 milliards de dollars. Les géants de l’armement américains creusent alors l’écart avec les groupes européens. 

Une quinzaine de pays européens utilisent le célèbre Lockheed Martin F-35. 

La différence de proportion entre les entités européennes et américaines en est le résultat. Airbus possède par exemple une valorisation de 169,8 milliards d’euros en janvier 2025 et Dassault Aviation une valorisation de 24,2 milliards d’euros. Les Américains RTX, dans le secteur de l’aérospatial et de la défense, et Lockheed Martin sont quant à eux valorisés respectivement à 241,7 milliards d’euros (280,3 milliards de dollars américains) et 107,99 milliards d’euros (125,6 milliards de dollars américains). 

Du fait de la complexité du réseau d’armements européens et de ses solutions, de nombreux pays européens ont fait le choix d’utiliser de l’armement d’origine américaine. Selon l’entreprise de renseignement de sources ouvertes, localisée au Royaume-Uni, Jane’s Information Group, une quinzaine de pays européens utilisent le célèbre avion de chasse Lockheed Martin F-35 qui possède trois variantes, le F-35A, le F-35B et le F-35C. 

La flotte du Royaume-Uni comporte par exemple 74 F-35B, celle de l’Allemagne 35 F-35A, 60 F-35A et 30 F-35B pour celle de l’Italie. La durée d’exploitation de ces appareils serait de 30 à 40 ans. De nombreux pays européens possédant des F-35 avaient précédemment des F-16 conçus également par Lockheed Martin (General Dynamics à l’époque). La dépendance aux Américains du fait de ces machines est renforcée du fait du contrôle exclusif de la logistique et des mises à jour des logiciels d’exploitation par les États-Unis. 

Ce contrôle de la défense européenne par les États-Unis pourrait être affaibli au cours des prochaines années. 

L’Allemagne, un des moteurs de la construction européenne, est l’un des pays européens le plus soumis aux Américains pour son armement. D’après le rapport pour la Bundeswehr, l’armée allemande, du Kiel Institut et du think tank européen Bruegel de l’été 2025, le montant total des commandes en armements du pays s’élève entre janvier 2020 et avril 2025 à 170,5 milliards d’euros. 49% d’entre elles sont faites auprès de sociétés allemandes. 

Les commandes directes réalisées auprès de sociétés étrangères constituent 16 % du montant. 15% d’entre elles sont passées auprès d’entreprises américaines comme le géant Boeing. Les commandes dans le cadre de partenariats entre des entités allemandes et étrangères, concernant par exemple les Eurofighter Typhoon développés avec l’Italie, l’Espagne et le Royaume-Uni, représentent 35 % du montant total. 

Ce contrôle de la défense européenne par les États-Unis pourrait être affaibli au cours des prochaines années. Le deuxième mandat de Donald Trump à la Maison Blanche accélère la volonté de l’Union européenne de posséder une capacité de défense indépendante. La coalition des volontaires mise en place pour soutenir l’Ukraine sans les États-Unis qui comprend plusieurs membres de l’OTAN et de l’UE avec des pays non européens comme le Japon, le Canada, et l’Australie,  en est le symbole. Les populations européennes peuvent soutenir ce changement de réponse. Selon le sondage publié en avril 2025 par le groupe de médias privé suisse Tamedia, uniquement 30 % des 35 132 personnes sondées par l’institut Leewas approuvent par exemple l’acquisition d’avions de chasse d’origine américaine. Deux tiers des sondés sont « opposés ou plutôt défavorables » à ce type d’achats. La Suisse utilise actuellement 36 F-35-A selon les données de Jane’s Information Group. Pour la plupart des dirigeants européens, l’heure est au changement de paradigme.