L’Europe de la défense, un objectif ancien 

Le 23 octobre 2025, l’européen Airbus, le français Thalès et l’italien Leonardo ont officialisé un protocole d’accord afin de créer un constructeur de satellites complètement privé. Il regroupera leurs activités de production de satellites et les services associés. Le projet a pour ambition d’augmenter l’autonomie européenne et d’affirmer ses capacités à une échelle mondiale. La stratégie de sécurité nationale de Trump, dévoilée en décembre 2025, définit la feuille de route des États-Unis à suivre afin de protéger sa population, son territoire et ses intérêts vitaux. Elle témoigne du retrait des États-Unis des affaires européennes. L’Europe risquerait pour l’administration Trump un « effacement civilisationnel ». 

Un chiffre d’affaires prévu de 6,5 milliards d’euros. 

Les trois entreprises veulent ainsi concurrencer les géants du domaine comme l’américain SpaceX. Le capital du nouvel acteur sera partagé entre Airbus, Thalès et Leonardo qui en posséderont respectivement 35 %, 32,5 % et 32,5 %. D’après les données des entreprises de 2024, la future entité réunira 25 000 salariés pour un chiffre d’affaires proche de 6,5 milliards d’euros, et devrait voir le jour en 2027.

Le programme a été qualifié de « fantastique » et d’« historique » par les PDG des trois entreprises. Il répond aux recommandations du rapport de Mario Draghi de septembre 2024 sur la compétitivité européenne.  Le rapport énonçait 170 recommandations dans le but de faire de l’Europe un leader mondial. Le diagnostic dressé est clair. Face aux États-Unis et à la Chine notamment, l’Europe a accumulé un retard qui aboutirait à un besoin de 750 à 800 milliards d’euros d’investissement annuels pour rattraper les deux puissances.  

Acclamé par le ministre de l’Économie français, Roland Lescure, qui a évoqué une « excellente nouvelle », le protocole d’accord a suscité une réaction positive des marchés. Dans la journée, l’action de Thalès a augmenté, celle d’Airbus de 1,6 %, de 0,8 %, à la bourse de Paris et celle de Leonardo de 0,9 % à la bourse de Milan.

Un réveil européen et une prise de conscience du retard de l’Union européenne. 

Ce projet répond également au besoin d’autonomie de l’Union européenne dans le domaine de la défense. La guerre en Ukraine depuis février 2022, le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 ont, entre autres, provoqué un réveil européen et une prise de conscience du retard de l’Union européenne. Elle devrait augmenter sensiblement le nombre de troupes de plus de 300 000 soldats (actuellement uniquement les troupes polonaises et françaises possèdent plus de 200 000 soldats) afin de compenser la fragmentation de ses armées nationales et ne plus dépendre des États-Unis. Pour comprendre la structure actuelle de la sécurité européenne, il faut remonter au sortir de la Seconde Guerre mondiale. 

Dans les années 1948-1949, la menace soviétique est grandissante pour les États-Unis et la guerre de Corée menace. Les États-Unis, sortis de la guerre comme « la nation la plus puissante du monde, la plus puissante peut-être de toute l’histoire » (H. S. Truman, conférence de Postdam), sont convaincus de pouvoir défendre l’Europe face à la menace soviétique. Le plan Marshall, mis en place en 1947 qui apporte une aide à la reconstruction de l’Europe après la guerre, est accompagné en avril 1949, par la signature du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Son article V stipule alors que « les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties ». 

En parallèle, les États-Unis appuient la capacité de l’Europe à se défendre. Ils soutiennent le réarmement de l’Allemagne auquel s’oppose fermement la France conformément au traité de Postdam de 1945. Cela se soldera par la ratification des accords de Londres et de Paris en 1955 qui mettent fin à l’occupation de l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale. La remilitarisation de l’Allemagne a lieu. 

Une Europe qui se concentre sur un projet économique, la défense placée en retrait. 

Des projets de défense européenne émergent dans les années 1950, avec notamment un plan d’armée européenne intégrée au sein d’une Communauté Européenne de Défense (CED). Proposé par Jean Monnet – président de la Haute Autorité de la Communauté européenne du charbon et de l’acier de 1952 à 1955 – il réunirait la France, la Belgique, le Luxembourg, les Pays-Bas ainsi que l’Allemagne de l’Ouest (RFA). Cependant, de fortes résistances se font ressentir. Le général de Gaulle considère une construction de la CED comme un abandon de souveraineté et de la mise en place par la France d’une dissuasion nucléaire autonome. La CED se solde par un échec en 1954, rejetée par l’Assemblée nationale. Le programme nucléaire français voit le jour la même année. 

 L’Europe se concentre alors sur son projet économique avec le traité de Rome en 1957 qui fonde la Communauté Économique Européenne (CEE). L’Europe profite de la pax americana assurée par les États-Unis pour prospérer pendant les Trente Glorieuses. Le projet de défense européenne perd en vitesse. L’heure est aux agrandissements, successivement en 1973 (Irlande, Royaume-Uni), 1981 (Grèce), 1986 (Espagne, Portugal), puis 1995 (Suède, Finlande, Autriche). Le Traité de Maastricht en 1993 donne naissance à l’Union européenne, avec une coopération économique approfondie. La zone euro voit le jour en 1999. 

La défense européenne demeure en retrait. L’instauration de la Politique Étrangère de Sécurité Commune (PESC) en 1992 constitue une nouvelle tentative de défense européenne autonome mais est abolie en 2009 par le traité de Lisbonne. 

Une Europe incapable de se défendre seule. 

Les guerres de Yougoslavie de 1991 à 2001 témoignent de l’incapacité de l’Europe à se défendre seule. Les pays européens sont en désaccord et n’ont pas de réponse coordonnée. L’Europe tente de participer à la gestion des guerres et envoie des forces de maintien de la paix sous l’égide des Nations Unies, mais les États-Unis jouent le premier rôle. L’intervention américaine est saluée dès 1993 par les Serbes, Croates et Musulmans comme le montre la déclaration du président bosniaque Alija Izetbegovic : « les Américains comprennent mieux que les Européens les problèmes des communautés multinationales. » 

L’Europe est ainsi devenu progressivement un « géant économique et nain politique » selon la formule de Pascale Joannin, directeur général de la Fondation Robert Schuman, en 2009 (Géoéconomie). L’expression est reprise en 2017 par le président Macron lors de son discours à la Sorbonne. Il souligne l’interdépendance des pays européens au sein d’une zone de libre-échange renforcée en contraste avec les disparités de l’armement des pays de l’Union. En 2023, les dépenses militaires de la Pologne représentent 3,9 % de son PIB alors que celles de l’Autriche représentent 0,7 % de son PIB. 

L’augmentation des dépenses de défense des membres de l’OTAN et entre autres des pays de l’Union est une des priorités du président Trump. Pendant le sommet de l’OTAN des 24 et 25 juin 2025, le président américain a salué « une grande victoire pour tout le monde » avec un objectif fixé par les 32 membres de l’OTAN de 5 % de leur PIB par an. Les pays européens membres de l’OTAN devront alors dépenser 510 milliards d’euros de plus par an pour l’atteindre selon les données de l’OTAN. L’organisation étant remise en question, l’Europe s’interroge sur l’avenir de l’OTAN et sur sa capacité à être indépendante militairement.