Ukraine, Venezuela, un marchandage de sphères d’influences ?
Au tout début de l’année 2026, l’Oncle Sam bombardait son voisin et kidnappait son président. Cet acte symbolise l’attachement tout particulier des Etats-Unis à leur sphère d’influence. Dans un article publié avant l’attaque, Tom Biardeau décrivait une « Doctrine Donroe », qui faisait du continent américain une arrière-cour de l’administration Trump. Cette théorie a largement été validée […]
Au tout début de l’année 2026, l’Oncle Sam bombardait son voisin et kidnappait son président. Cet acte symbolise l’attachement tout particulier des Etats-Unis à leur sphère d’influence. Dans un article publié avant l’attaque, Tom Biardeau décrivait une « Doctrine Donroe », qui faisait du continent américain une arrière-cour de l’administration Trump. Cette théorie a largement été validée par les bombardements de Caracas et l’enlèvement de Nicolas Maduro. Mais l’analyse des sphères d’influence peut être appliquée à d’autres acteurs de la scène internationale. C’est notamment le cas de la Russie.
Pourquoi réactiver la notion de sphère d’influence ?
Depuis l’éclatement du bloc de l’est, et la fin de la Guerre Froide, on a hésité à mobiliser le terme de « sphère d’influence » dans les relations internationales. En effet, si de 1947 à 1991 une grande partie du monde était divisée en deux camps, la fracture devint beaucoup moins nette après la chute de l’URSS. Pourtant, cette notion est un bon outil explicatif des relations internationales actuelles. Tout d’abord, l’invasion de l’Ukraine par la Russie a illustré l’importance qu’elle pouvait prendre. En effet, dans une logique d’expansion impériale, Poutine affirmait en 2016 que la Russie n’avait « pas de frontières ». La présidence de Poutine a mis en exergue la mainmise de la Russie sur certaines anciennes Républiques Soviétiques. Ce fut le cas avec l’annexion de la Crimée (2014), le soutien au séparatisme des Oblasts de Donetsk et Lougansk, puis l’invasion du pays (2021), mais aussi avec le soutien à Alexandre Loukachenko, Président Biélorusse. L’exemple de la Russie montre que la notion de sphère d’influence n’a pas disparu avec le bloc de l’est.
Aujourd’hui, la notion de sphère d’influence reprend de l’importance dans le reste du monde. La Chine tisse sa toile en Asie centrale avec ses Nouvelles Routes de la Soie. Le port de Gwadar, au Pakistan, est un exemple de l’extension de la sphère d’influence d’un pays, la Chine, face à son adversaire, l’Inde. De fait, dans un monde où le système multilatéral vacille, la logique des sphères d’influence semble s’imposer.
Le Venezuela, une nouvelle Ukraine ?
Dépeindre les puissances non occidentales comme les seules défendant leur sphère d’influence est erroné. Les Etats-Unis sont historiquement intervenus en Amérique latine, et ailleurs. Pendant la Guerre Froide, la doctrine Monroe, cumulée à l’endiguement de la menace communiste, a servi de prétexte à l’ingérence. Ce fut, par exemple, le cas à Cuba, avec l’invasion ratée de la Baie des Cochons (1961). C’est également la volonté de protéger son influence sur le continent qui justifie le soutien américain du coup d’Etat du général Pinochet au Chili (1973). Cette ingérence américaine en Amérique latine semble reprendre vie sous Trump. En parallèle, Trump promettait un désengagement d’autres conflits armés, notamment au Moyen-Orient, mais aussi en Ukraine. Sa promesse de « mettre fin à la guerre en 24 heures » n’a cependant pas été tenue.
Dans une logique de protection de sa sphère d’influence, on comprend mieux l’attaque de Caracas au début du mois de janvier. En effet, le Venezuela semblait relativement proche de Moscou. La Russie était son principal fournisseur d’armes, et Moscou avait intérêt à fidéliser un allié présent sur le continent américain, comme l’avait fait l’URSS avec Cuba. De plus, les réserves pétrolières connues de Caracas, premières du monde, laissaient envisager des accords énergétiques.
Le partage d’un ennemi commun, le soutien de la part d’une puissance étrangère, des perspectives d’intégrations plus poussées, sont toutes des caractéristiques qui rapprochent le Venezuela de l’Ukraine.
L’idée d’un marchandage de sphères d’influences
C’est ici qu’il faut revenir à l’Administration Trump 1, et au rôle de Fiona Hill. De 2017 à 2019, cette conseillère spécialisée sur la Russie dirigeait le centre sur les Etats-Unis et l’Europe. Elle était également présente aux réunions du Conseil de Sécurité Nationale de l’Administration. C’est elle qui, à l’occasion du procès pour la destitution de Donald Trump, révéla une offre émanant de Moscou. D’après elle, la Russie aurait prévu un marchandage, qui consistait à se désengager du Venezuela si les Etats-Unis se désengageaient de l’Ukraine. C’est d’ailleurs Fiona Hill qui fut envoyée à Moscou pour refuser cette offre. Mais l’idée de marchandage était donc présente, au moins à Moscou, dès la fin des années 2010.
Sous Trump 1, il semblait que le Président était canalisé par certains de ses conseillers. Aujourd’hui, ça n’est plus le cas. Les bombardements de Caracas et l’enlèvement de Maduro sont des signes de la volonté américaine d’asseoir leur domination sur leur continent. L’or noir abondant au Venezuela explique aussi, en partie, cette volonté. Mais il ne faut pas effacer les enjeux stratégiques. Si Trump commet des actes d’ingérence violents vis-à-vis de ses voisins, quelle légitimité morale auront les Etats-Unis à condamner l’invasion de l’Ukraine par la Russie ?
L’idée d’un marchandage de sphère d’influence est une théorie. Nous savons simplement qu’une offre a été faite, et refusée, par le passé. Cependant, les deux administrations Trump sont différentes. Le signal envoyé par l’attaque de Caracas est celui de l’ancien « gendarme du monde », qui intervient aujourd’hui pour satisfaire ses propres besoins. La puissance américaine n’est plus protectrice, mais prédatrice.