Singapour prend son indépendance en 1965, dans un contexte d’extrême pauvreté. Pourtant, en seulement 70 ans, la tendance s’est renversée : Singapour compte parmi les villes les plus riches du monde. Ce territoire grand comme New York est aujourd’hui surnommé « la Suisse d’Asie », comment expliquer cette success story?

Une genèse mondialisante

Une fois indépendante, Singapour devient l’un des Dragons d’Asie aux côtés de la Corée du Sud, de Hong Kong et de Taiwan. Poussée par une croissance accrue en Occident et une quête du bas-coût, les quatre Dragons ont massivement attiré les investissements étrangers. Les fondations de l’industrie singapourienne s’établissent sur textile, de l’électronique de base… Ces premiers investissements permettent, en particulier, à Singapour de monter en gamme par les remontées de filière. De ce fait, les productions singapouriennes n’ont plus rien à voir avec celles de ses débuts, comme nous le détaillerons par la suite.

De plus, Singapour est à proximité du Détroit de Malacca, un des couloirs maritimes les plus empruntés au monde. Il permet de relier l’Europe et l’Afrique à l’Asie ; Environ 15% du trafic mondial annuel d’aujourd’hui y transite. Ainsi, Singapour a joué de son positionnement et de son développement commercial pour construire le deuxième port mondial en terme de conteneurs transportés, juste derrière Shangaï. En somme, Singapour a su faire bon usage de la Mondialisation.

Une démocratie « autoritaire » et sociale, mais surtout efficace

La démocratie singapourienne s’établit de façon hybride : à mi-chemin entre un système rythmé par des élections et un contrôle de certaines libertés fondamentales. D’un côté, le gouvernement est élu par le peuple au suffrage universel. Les élus sont parmi les mieux payés du monde, afin d’endiguer la corruption.  Néanmoins, People’s Action Party (PAP) dont le premier ministre Lee Kuan Yew fut le fondateur, est au pouvoir depuis l’indépendance de 1965.

Les habitants ont tacitement souscrit à un contrat social exigeant : l’ultra-efficacité du gouvernement, contre une restriction de quelques libertés fondamentales. La première desquelles est une limitation de la liberté d’expression et de réunion. Des lois contre la dissidence ont notamment été votées : la loi POFMA par exemple. Par cette loi, Reporter Sans Frontière estime que le gouvernement tue le débat public. Elle permettrait de dissimuler des actions répréhensibles du gouvernement, comme l’arrestation parfois de lanceurs d’alerte singapouriens.

Certaines dérives émergent, en dehors de toute réflexion sur l’efficacité. Entre autres, Singapour entrave la liberté des personnes LGBT. France Info titre notamment : « Singapour révoque une loi pénalisant l’homosexualité, mais inscrit l’interdiction du mariage pour tous dans sa Constitution », envoyant un signal fort quant à la politique menée.

Le modèle social singapourien

Singapour a un modèle de logement et de santé parmi les plus efficace du monde. L’essentiel des logements est administré par le gouvernement sous la forme de logement social. Ces logements accueillent 80% des Singapouriens. C’est une réussite pour la « Suisse d’Asie », puisque seulement 9% des habitants en bénéficiaient en 1960.  Ce modèle vise à maintenir les prix du logement abordable, pour un pays dont l’espace est très limité.  A nouveau, on peut parler d’une victoire : une population multipliée par trois en 60 ans, mais aucune crise du logement.

Le modèle de santé est public et très performant. D’un côté, les soins sont pris en charge par l’État jusqu’à 80%. D’un autre côté, les soins sont dispensés par des médecins très qualifiés et bilingues, rapporte Allianz.  Son système jouit d’une renommée internationale, dans la mesure où de nombreux étrangers se rendent à Singapour pour y recevoir des soins.

Toutefois, l’école souffre d’un manque d’égalité entre les différentes classes de richesses et éthnies. En effet, l’école singapourienne, qui se place parmi les plus performantes du monde, subit des attaques quant à un modèle inégalitaire et très stressant. L’éducation sur l’archipel repose sur une compétition analogue à celle de la Corée du Sud, où un examen scolaire définit la vie d’un étudiant. De ce fait, les plus fortunés dépensent largement en cours particuliers et en aide aux devoirs. Les 20% des foyers les plus riches dépensent quatre fois plus d’argent que les foyers les plus pauvres. 

Le stress y est alors permanent, tout comme les inégalités. Le Monde Diplomatique rapporte qu’en 2023 60% des Singapouriens d’origine chinoise ont un diplôme universitaire, contre seulement 16,5% des Singapouriens d’origine malaise.

Sans ressources naturelles, Singapour ne compte que sur son capital gris pour survivre. Son modèle inégalitaire répond à des exigences nombreuses pour survivre dans un monde complexe et dangereux.

Fonds souverain

Singapour s’est dotée de deux fonds souverains : le GIC et Temasek. Ces deux fonds permettent de transformer la dette du pays en source de croissance. À ce titre, cette micro-nation utilise sa dette pour abreuver ses fonds et obtenir des gains, au lieu de consommer. Ces bénéfices financent le fonctionnement de l’état, même au-delà de l’impôt sur le revenu.

Ainsi, malgré une dette équivalant à 170% du PIB, sa note reste en triple A. En cause, un rendement moyen annuel à 14% amenant les deux fonds à une valorisation de 800 à 930 milliards de dollars US (selon le rapport Global SWF 2025 et les données de Caproasia). Autrement dit, avec un PIB de 547 milliards, on parle d’une valorisation entre 150 et 190% du PIB.

On peut dire que Singapour n’a pas de dette à proprement parler, dans la mesure où elle est en mesure de la rembourser par ses actifs. En outre, il est bon de mentionner que la justesse de la gestion financière va plus loin ; le déficit du micro-État est à 1%, un record mondial.

Dans les faits, où en est Singapour ?

Singapour rayonne à travers le monde. Son modèle social, présenté juste avant, fait renommée, malgré une démocratie autoritaire. La micro-nation est à présent dirigée par son 4ème premier Ministre : Lawrence Wong.

Maintenant, économiquement, le pays rayonne aussi. Selon un rapport du ministère de l’économie français, la croissance de Singapour dépasse 5% en moyenne depuis 20 ans. Ce développement l’amène à devenir la deuxième économie de l’ASEAN et à avoir un excédent commercial de 17% du PIB en 2024.

Concrètement, Singapour concentre des activités à haute valeur ajoutée. Entre autres, la finance s’est taillé un chemin sur l’archipel, faisant d’elle la 4ème place financière du Monde. Cette activité compte pour 17% de son PIB. Loin d’être anodine pour le pays, ce secteur impose un ensemble de professions hautement qualifiées comme des avocats, des cabinets de conseil…

L’archipel a réussi à construire une industrie de pointe. Singapour saisit, en effet, les vagues technologiques. Elle est aujourd’hui active dans le secteur de l’IA et du Cloud. Les géants de la data s’y intéressent : Google a investi 5 milliards de dollars en infrastructure. La demande est telle que le micro-État ne parvient pas à suivre, faute d’une place suffisante. Les excédents de la demande ruissellent jusque dans les pays frontaliers. Néanmoins, Singapour reste le pôle financier, juridique et logistiques pour les entreprises dans la région.

Singapour, une ville verte

Au-delà du volet social et économique, Singapour s’engage pour l’environnement. Le parti au pouvoir fait le choix d’un territoire 50% vert. Chaque mètre carré respire et voit sa chaleur régulée.

Les prémices de cette ville verte débutent en 2008 avec le programme LUSH. Ce programme regroupe des normes d’urbanisme tels que la compensation par un équivalent vert la surface occupée par une structure. Autrement dit, plus un espace est végétalisé, plus le gouvernement octroie de la surface sur laquelle construire.

En 2009, le gouvernement revient avec un nouveau plan : the Skyrise Greenery incentive Scheme. Il s’agit d’une subvention à hauteur de 50% des coûts engendrés par la végétalisation d’un espace. En outre, l’ambition du gouvernement est plus grande : l’agriculture urbaine. L’idée est de réduire la dépendance de l’archipel au monde. Ce plan s’établit depuis plusieurs années, mais a connu un nouvel élan à partir du Covid-19, rapporte BFM Tv. Et c’est un enjeu de taille, puisque seulement 1% du territoire singapourien est dédié à l’agriculture. Pour le gouvernement, l’objectif est d’atteindre une souveraineté alimentaire à hauteur d’au moins 30% des besoins d’ici à 2030.

Ce modèle permet de réfléchir à la doxa dominante en agriculture, architecture et économie, à savoir une doxa de domination des espaces naturels. Il propose une alternative sous la forme d’une symbiose. L’objectif est ici de construire une société fondée sur la respiration et la réhabilitation. Attention, il n’est pas question de dire que la ville est 100% durable, loin de-là : 95% du mix énergétique singapourien repose sur les énergies fossiles. Cet écosystème fournit, a minima, un constat inspirant.

Malgré un pays rayonnant, Singapour n’en demeure pas moins menacée

La cité-État a réussi à construire des fondations solides pour son développement. Pour autant, elle ne reste qu’un archipel grand comme New York. De plus, Singapour dépend largement de la conjoncture internationale pour prospérer et vivre.

Singapour ne possède pas de ressource. Ce point critique la rend tributaire des autres nations. Par exemple, la souveraineté hydraulique n’est assurée qu’à 40%. Même si des plans en faveur du recyclage de l’eau notamment sont mis en place, 60% des besoins restent à dépendant du voisin malais en 2023. Il en est de même, voire pire, pour les matières premières, l’énergie ou la nourriture.

Les tensions géopolitiques demeurent des enjeux de premier ordre. La micro-nation n’a pas de force armée, ni de réelle influence géopolitique : elle est un nain. Toutefois, ses environs sont dangereux. Singapour est, pour rappel, sur l’une des artères du commerce mondial. En même temps, ce pays est à proximité de la Chine et de son aire d’influence. Des relations cordiales avec les États-Unis existent aussi. Par conséquent, le piège de Thucydide ne cesse de l’étreindre.

L’un des autres enjeux dominants est le changement climatique et ses effets. La première desquelles est les vagues de chaleur. La ville est de plus en plus assommée par des épisodes de canicules qui s’aggravent, même si les pays voisins subissent des conséquences plus importantes. Un autre élément très important est la montée des eaux. On parle a minima d’un tiers du territoire, qui est menacé de submersion à moyen et long terme. Cette conséquence du réchauffement climatique implique aussi tous les désastres naturels possibles.

Conclusion

Singapour compte de nombreux atouts sur lesquels la micro-nation peut compter pour continuer à se développer. En revanche, les dangers qui la guettent s’intensifient d’année en année. Pour continuer à prospérer, Singapour devra constamment se réinventer.