Le 2 mars 2026, le président français Emmanuel Macron a prononcé à l’Île Longue un discours majeur concernant la doctrine nucléaire française. Ce discours fait suite à celui de février 2020 devant les stagiaires de la 27promotion de l’école de guerre, dans lequel le président avait précisé ses ambitions dans le domaine. 

L’allocution de 2020, tenue pendant la crise du coronavirus, avait suscité beaucoup moins d’attention, notamment de la part des alliés européens de la France, qui attendaient scrupuleusement le discours du 2 mars. 

Le monde est rentré dans une période d’instabilité et d’incertitude concernant le nucléaire. De nombreux traités, évoqués par M. Macron, ont pris fin, notamment dernièrement le traité New Start et le traité d’interdiction sur les essais nucléaires. 

La France, et plus largement l’Europe, fait désormais face à une accumulation de menaces : la puissance nucléaire russe sur son flanc est, soutenue par les moyens nord-coréens, à laquelle s’ajoute la Chine qui développe son arsenal nucléaire dans une course face aux États-Unis. L’analyse des menaces russes et chinoises comme étant combinées est nouvelle dans la perception française. 

La question de l’Iran est aujourd’hui plus qu’incertaine avec ce qui pourrait être qualifié de nouvelle guerre du Golfe. Les États-Unis ont la volonté de développer un Golden Dôme. Les capacités nucléaires d’autres États en possession de l’arme nucléaire comme l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord augmentent constamment. 

Pour la France, la priorité doit être donnée à une européanisation de la défense nucléaire française. 

La nouvelle forme de doctrine nucléaire française s’ancre dans la lignée des décisions prises par les présidents français précédents. Elle concrétise une volonté d’élargir aux alliés européens la dissuasion nucléaire française. Présentée le 2 mars, cette nouvelle « dissuasion avancée », implique un développement de l’arsenal nucléaire français : « Ma responsabilité est d’assurer que notre dissuasion conserve et qu’elle conservera à l’avenir son pouvoir de destruction assuré dans l’environnement dangereux, mouvant et proliférant que je viens de rappeler. C’est pourquoi j’ai ordonné d’augmenter le nombre de têtes nucléaires de notre arsenal. » 

La France développe également des moyens de dernière génération. L’annonce du premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins de 3e génération, « L’Invincible » le souligne. Sa mise à l’eau est prévue pour 2036. Le renouvellement de la capacité nucléaire française a déjà commencé avec notamment le nouveau missile M51.3. 

Les nouveaux missiles du « très ambitieux programme de missiles hypersoniques et manœuvrants » devront équiper les avions de combat et le futur porte-avion français, alors que le projet commun pour développer un remplaçant du Rafale est au point mort. 

Comme l’analyse notre article « La guerre en Ukraine : la révélation d’une dépendance européenne », le Système de Combat Aérien du Futur (SCAF) fait face à l’opposition entre Airbus et Dassault. Friedrich Merz, le chancelier allemand, considère que l’Allemagne “n’a pas besoin” du même avion de combat que la France, comme il l’a montré dans un podcast allemand de Machtwechsel le 18 février.

La solution défendue par l’Allemagne serait de développer en parallèle deux avions : un pouvant transporter des armes nucléaires pour la France et un adapté aux besoins allemands. La nouvelle forme de « dissuasion avancée », comme le programme de missiles hypersoniques et manœuvrants, pourrait rester à l’état d’ambition du fait du projet SCAF. 

Les Européens sont appelés par le Président à reprendre « le contrôle de leur propre destin ». 

Le discours du président résonne alors avec l’actualité et le parcours périlleux de l’ambition européenne d’assurer seule sa défense : « Les Européens ont pris l’habitude que leur sécurité dépende de règles faites par des tiers, en d’autres temps, défaites aussi, parfois à leur insu, souvent à leurs dépens. […] Notre époque appelle une autre méthode ». 

« Nous devons reconstruire un corpus de règles, mais pour ce qui nous concerne, à partir de nos intérêts de sécurité, et ceux de notre continent. » Reste à savoir si les paroles seront suivies des résultats escomptés, alors que les projets communs entre pays européens semblent encore impossibles. 

La dissuasion nucléaire française a pour but de défendre « les intérêts vitaux » de la France qui sont inéluctablement liés à ceux des autres pays européens : « Peut-on envisager que la survie de nos partenaires les plus proches soit mise en jeu, sans que cela n’affecte nos intérêts vitaux, ou à l’inverse, qu’une menace extrême en Europe ne concerne que nous-mêmes ? Pour ces raisons fondamentales, les présidents successifs ont évoqué la dimension européenne des intérêts vitaux de la France. » 

Vers une européanisation de la dissuasion nucléaire. 

Sept pays européens ont accepté pour l’instant d’entreprendre la nouvelle doctrine nucléaire européenne imaginée par la France, l’Allemagne, l’Angleterre, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède, le Danemark. L’Allemagne est favorable à l’idée d’assister à des essais nucléaires français. 

Suite à la déclaration de Northwood, en décembre dernier, des officiers anglais ont pour la première fois assisté à un exercice nucléaire de l’armée de l’air française, l’exercice Poker. Cet événement a suscité l’incompréhension de certains experts, comme Étienne Marcuz, chercheur sur les armements stratégiques associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), sur le réseau social X : « Reste à déterminer l’intérêt de la France à dévoiler une partie de son jeu, alors que les FAS [Forces Aériennes Stratégiques] ont plutôt tendance à vouloir jalousement garder secrètes leurs tactiques de pénétration ». 

La stratégie nucléaire française a en effet été pensée en accompagnement de l’armement nucléaire américain, bien que la France ne fasse pas partie de la dissuasion nucléaire de l’OTAN, par volonté de souveraineté et de contrôle. La « dissuasion avancée » française en respectera ses fondements : « son caractère strictement défensif, le refus de la bataille nucléaire, la rupture totale et assumée entre le conventionnel et le nucléaire ». 

« Pour être libre […], il faut être craint et pour être craint, il faut être puissant ». 

Plusieurs étapes ont été pensées dans la nouvelle dissuasion nucléaire européanisée, parmi lesquelles figurent une proposition de la France faite à ses alliés de prendre part aux exercices nucléaires et le signalement « y compris au-delà de nos frontières strictes ou la participation conventionnelle de forces alliées à nos activités nucléaires ». La dissuasion nucléaire française pourra également impliquer le positionnement de forces stratégiques sur le territoire d’autres pays européens. 

Finalement, la décision ultime n’appartient qu’« au seul président de la République, comptable devant le peuple français. En conséquence, il n’y aura pas non plus de partage de la définition des intérêts vitaux qui restera d’appréciation souveraine pour notre pays ». L’ambition française est claire : « Soyons puissants, soyons unis, soyons libres ».