Les révoltes de la jeunesse, ou la lutte contre l’ordre gérontocratique établi
Alors qu’on les disait déconnectés de la politique, les jeunes nous montrent aujourd’hui leur capacité de lutte dans le monde entier. Leurs revendications sont universelles, et pourraient bien annoncer une nouvelle ère de contestation face à la gérontocratie.
Le manga One Piece est paru pour la première fois en 1997, date de début de ce que l’on appelle la « Gen Z ». Il n’est donc pas surprenant de voir un drapeau inspiré du « Jolly Roger » de l’œuvre japonaise, présentant une tête de mort coiffée d’un chapeau de paille, flotter dans toutes les révoltes de la Gen Z ces derniers mois. L’étendard symbolique des colères de la jeunesse a été aperçu, entre autres, à Katmandou (Népal), à Jakarta (Indonésie), ainsi qu’à Antananarivo (Madagascar), Rabat (Maroc), ou encore à Lima (Pérou).
On a longtemps dit que les jeunes ne s’intéressaient pas à la politique, mais depuis peu, les jeunes font chuter des régimes. Il convient alors de comprendre les raisons de ces révoltes, et ce qu’elles pourraient entraîner pour l’avenir des pays concernés.
Des revendications partagées par la jeunesse du Sud
« De l’eau et de l’électricité ». C’est ce que réclamaient les manifestants d’Antananarivo au mois de septembre. Dans un pays où 75% de la population vit sous le seuil de pauvreté, où les coupures d’eau et d’électricité sont quotidiennes, des milliers de protestataires se sont réunis pour dénoncer les échecs de leur gouvernement. Le fautif désigné est le président Andry Rajoelina, qui a été exfiltré par avion vers la France pendant les émeutes. Le mouvement, baptisé « Gen Z Madagascar », reprend les revendications d’autres mouvements de la génération 1997-2010.
Au Népal, les tensions se sont cristallisées au moment de l’incendie volontaire du Parlement par des manifestants. La rue dénonçait la corruption, ainsi que l’interdiction des réseaux sociaux, qui servaient de plateforme d’échange entre les protestataires. A la suite de ces violences, le Premier Ministre a démissionné et le Parlement a été dissous.
En Indonésie, les revendications concernaient en premier lieu le fort taux de chômage chez les jeunes, ainsi que le sentiment d’inégalité vis-à-vis de la classe dirigeante. L’annonce de l’octroi d’un énième avantage par le président aux députés mis le feu aux poudres, le 25 août. Cependant, les démonstrations restèrent pacifiques jusqu’à ce que, trois jours plus tard, Affan Kurniawan, un chauffeur de 21 ans, ne soit renversé par un fourgon de police en marge d’une manifestation. Les tensions éclatèrent alors, symbolisées par l’incendie du Parlement régional de Makassar.
Le 25 juin, des milliers de manifestants investirent les rues du Kenya afin de dénoncer la corruption généralisée du régime de William Ruto. La jeunesse était particulièrement mobilisée dans la dénonciation des fractures ethnique et religieuse du pays, instrumentalisées par le pouvoir en place. Ayant vécu toute leur vie dans un pays où l’ethnie a servi à diviser, cette jeunesse se réclame être « Kényane, et c’est tout ». 70 des jeunes qui ont participé à ces manifestations risquent encore 30 ans de prison pour « terrorisme ».
Le mouvement de la Gen Z le plus abouti est sans doute celui qui a éclos au Maroc, le 27 septembre. Le collectif « Gen Z 212 », 212 étant l’indicatif téléphonique du Maroc, est à l’origine de manifestations à Rabat, Casablanca, Agadir. Ces jeunes dénoncent, comme ailleurs, la corruption et le taux de chômage élevé dans leur tranche d’âge, ainsi que les faillites des systèmes éducatif et de santé. Les manifestants appelaient à la démission du chef de l’exécutif marocain, Aziz Akhannouch, mais celle-ci n’a pas eu lieu. En revanche, la victoire des manifestants de la « Gen Z 212 » est politique. En effet, le budget adopté par le gouvernement marocain à la suite des émeutes prévoit l’ouverture de quelques 27 000 postes dans les domaines éducatif et de la santé.
Ainsi, les revendications de la jeunesse du Sud sont-elles universelles et partagées. Sont en cause la corruption, la gérontocratie (ou le vieillissement du pouvoir), et les faillites des Etats en termes d’accès à l’eau, à l’électricité, à l’éducation, à la santé et au travail.
Des symboles et des outils communs
Nous avons déjà évoqué le « Jolly Roger », ce drapeau de pirate que l’on a aperçu dans les pays où la Gen Z se mobilise. Celui-ci est symbolique d’un ancrage culturel commun à tous ces jeunes, malgré la distance. En effet, One Piece est le manga le plus lu de la planète, et son succès dépasse de loin les frontières de son Japon natal. Le drapeau de « L’équipage au chapeau de paille » est un symbole d’insoumission, tant dans l’œuvre d’Eiichirō Oda que dans l’usage qu’en fait la Gen Z. Mais il est surtout reconnaissable par tous, et est devenu un outil du ralliement de la jeunesse.
Cette jeunesse partage également des modes d’action et de communication, notamment sur les plateformes numériques et réseaux sociaux. C’est le cas de la plateforme Discord, initialement destinée aux joueurs de jeux-vidéos, qui est devenu un véritable outil d’organisation pour ces mouvements. La « Gen Z 212 » a par exemple grandement utilisé la plateforme afin de définir les dates des manifestations, et de donner des consignes aux participants. D’autres plateformes comme Signal, ou WhatsApp, ont également vu éclore en leur sein des réseaux fermés destinés à la structuration du mouvement social. C’est d’ailleurs la cause première derrière le choix de Katmandou d’interdire ces réseaux-sociaux, le but étant de désorganiser les luttes.
Ajoutons que les réseaux sociaux, en plus d’être un moyen qui permettent les manifestations, en sont aussi un catalyseur. En effet, si la jeunesse du Sud peut nommer les échecs de leurs gouvernements, c’est aussi parce qu’ils ont accès à une fenêtre sur le mode de vie occidental. Le décalage entre leur réalité et ce qu’ils voient sur internet peut pousser, si ce n’est à la révolte, au moins au questionnement.
Les émeutes de la jeunesse au Nord
Si des mouvements de jeunesse d’une telle ampleur paraissent inédits dans l’hémisphère sud, le Nord a déjà fait face à des problématiques similaires. Le mouvement de « Mai 68 », par exemple, naît en mars de la même année dans les esprits de Daniel Cohn-Bendit et de ses camarades de la faculté de sociologie de Nanterre. Celui-ci, avant de se propager au reste de la société française, est avant tout une critique des élites vieillissantes par une jeunesse qui n’a pas connu la Seconde Guerre Mondiale.
Des mouvements menés par la jeunesse naissent aussi en Europe, comme « Fridays for Future », une initiative forgée par Greta Thunberg, et qui mobilisait les élèves et étudiants face au dérèglement du climat. On note que, si celui-ci n’a pas eu les même effets que les révoltes récentes de la Gen Z au Sud, il leur est extrêmement similaire dans le dispositif, par l’utilisation des réseaux sociaux, et dans le discours, en critiquant une élite vieillissante et déconnectée des problématiques de la jeunesse.
Le risque d’extension des manifestations face à la gérontocratie
Cette élite vieillissante est un dénominateur commun des mouvements de la Gen Z. En effet, la gérontocratie est vue comme un frein au développement d’une jeunesse majoritaire dans ces pays. Les gouvernements sont jugés déconnectés des préoccupations des jeunes, nommément l’emploi, et l’accès à des biens de première nécessité.
Pourtant, la tendance actuelle est au maintien de la gérontocratie, notamment en Afrique, là où l’âge médian est le plus bas sur Terre. En effet, en Côte d’Ivoire et au Cameroun, Alassane Ouattara (83 ans) et Paul Biya (92 ans) ont été réélus. En Ouganda, Yoweri Museveni (81 ans) a été autorisé à briguer un nouveau mandat en 2026. Ces chefs d’Etat, largement vus comme décrépites, symbolisent l’immobilisme politique et la corruption que dénonce justement la Gen Z. Les mois et années à venir pourraient, si la tendance ne s’inverse pas, amener à de nouvelles contestations dans les pays où la jeunesse ne veut plus être gouvernée par une élite ancienne et corrompue.
Alors qu’on les disait déconnectés de la politique, les jeunes nous montrent aujourd’hui leur capacité de lutte dans le monde entier. Leurs revendications sont universelles, ce qui pourrait présager une extension de leurs manifestations dans les années à venir. La jeunesse a, en effet, de particulier d’être connectée à travers les frontières. Les jeunes de pays en difficulté peuvent voir le quotidien de leurs camarades occidentaux, le comparer au leur, et constater les échecs de leurs pouvoirs publics. Ainsi, si la gérontocratie se maintient, si la pauvreté s’accentue, et si le déni démocratique persiste, nous pourrions voir, bientôt, le « Jolly Roger » flotter à nouveau.