Des Tensions Européennes profondes

Le SCAF représente un projet industriel exceptionnel par son ampleur, sa complexité  technique et le nombre d’acteurs impliqués. Il implique principalement Dassault Aviation  pour la conception globale du NGF, Airbus Defence & Space pour les drones, ainsi que  plusieurs partenaires espagnols et sous-traitants européens pour les systèmes de mission et  l’électronique embarquée. Cette répartition des responsabilités, bien qu’essentielle pour  capitaliser sur l’expertise nationale de chaque pays, crée également plusieurs défis. 

En effet, la concrétisation de ce projet stratégique s’est heurtée à des tensions profondes  entre les industriels partenaires, principalement entre Dassault Aviation (France) et Airbus  Defence & Space (Allemagne). Ces divergences portent à la fois sur la répartition des  responsabilités industrielles, la gouvernance technique et la propriété intellectuelle du futur  avion. 

Dassault Aviation, maître d’œuvre historique du Rafale et détenteur d’un savoir-faire  reconnu dans la conception d’avions de chasse, revendique un rôle de pilotage central sur le  développement du NGF (Next Generation Fighter). Son PDG, Éric Trappier, a plusieurs fois  souligné la nécessité de garantir la « liberté d’ingénierie » de Dassault, en refusant une  codirection qui diluerait les responsabilités techniques. 

La coopération privilégiée

De son côté, Airbus souhaite une coopération équilibrée, estimant que la répartition initiale  avantage trop la France au détriment des industriels allemands et espagnols. Ces  désaccords ont entraîné de longs blocages dans la signature des contrats de  développement, notamment pour la phase 1B (3.2 milliards d’euros pour les travaux de  démonstration du SCAF)(selon l’accord intergouvernemental pour la poursuite du  programme SCAF) du programme, retardant plusieurs fois le calendrier global. 

Ces tensions traduisent des divergences structurelles entre deux cultures industrielles et  politiques : La France, qui défend un modèle d’intégration vertical et de souveraineté technologique  (piloté par Dassault et soutenu par la DGA). L’Allemagne, qui privilégie un modèle coopératif et une répartition équitable des tâches entre  partenaires européens, même au prix d’une certaine dilution du leadership. 

Ainsi, les différends Dassault-Airbus illustrent la difficulté de concilier les ambitions  nationales avec la logique d’une défense européenne intégrée. Le SCAF, conçu comme le  symbole d’une Europe unie dans la défense, révèle aussi les tensions de gouvernance et de  confiance entre États membres et entre industriels. 

Risques, blocages et scénarios d’avenir du SCAF 

Le plan ReArm Europe : une opportunité décisive pour le SCAF 

Présenté par la Commission européenne en mars 2025, le plan ReArm Europe pourrait  profondément influencer la trajectoire du SCAF. Doté d’un potentiel d’investissement  atteignant 800 milliards d’euros d’ici 2030, il vise à stimuler la base industrielle de défense  européenne. Le programme prévoit notamment : la mutualisation des achats de défense, la  création d’un fonds de 150 milliards d’euros dédié à la R&D et à la production, ainsi que des  incitations à privilégier les équipements européens dans les appels d’offres publics. Pour le SCAF, cette initiative représente une opportunité stratégique majeure. En assurant  un financement pérenne et coordonné entre les États membres, elle pourrait accélérer les  phases de développement et garantir la stabilité industrielle nécessaire à un projet d’une  telle ampleur. 

Elle renforcerait aussi la cohérence technologique entre les différentes composantes du  système (avion de combat, drones, cloud de données) en intégrant leur financement dans  une stratégie européenne globale. Sa réussite dépendra donc d’une véritable convergence politique. Si chaque État privilégie  ses achats nationaux pour soutenir sa propre industrie, l’esprit du plan (et, par extension, la  logique intégrée du SCAF) risquent d’être compromis. 

Inversement, une coopération pleinement assumée ferait du SCAF le symbole d’une  souveraineté stratégique européenne concrète, capable de rivaliser avec les grands  programmes américains et asiatiques. Ainsi, le plan ReArm Europe n’est pas seulement une source de financement : il constitue un  test décisif pour la cohésion industrielle et politique de l’Europe de la défense. Son succès  conditionnera en grande partie la capacité du SCAF à devenir non pas un projet  technologique isolé, mais le cœur d’un véritable écosystème aérien européen interconnecté. 

Contexte de défiance franco-allemand 

Selon Olivier Pinaud (Le Monde, 31 août 2025), plusieurs coopérations franco-allemandes  dans la défense ont déjà échoué ou stagné : abandon de l’avion de patrouille maritime et du  programme de modernisation de l’hélicoptère Tigre, blocage du char MGCS, commande  allemande de F-35, au détriment d’une option européenne. 

Ces événements alimentent une méfiance française croissante, Paris estimant que Berlin  profite de la coopération pour renforcer sa propre industrie. 

La situation française reste d’autant plus délicate que l’industrie nationale attend encore des  financements concrets, dans un contexte politique et budgétaire tendu. 

Conclusion

Le projet SCAF est au point mort depuis l’été 2024. Fin décembre, les trois gouvernements  ont décidé de repousser la prise de décision, sans pour autant donner d’échéance. 

Au-delà des tensions industrielles déjà évoquées, les visions militaires s’opposent  fondamentalement : Paris souhaite un avion léger et compatible avec un porte-avions, tandis  que Berlin envisage un engin plus lourd de défense aérienne. 

En cas d’échec du projet, la France devra financer seule un appareil très onéreux.  L’Allemagne, elle, pourrait se rapprocher du GCAP mené par le Royaume-Uni, l’Italie et le  Japon. Ces divisions surviennent dans un contexte international tendu, où l’Europe fait face  à une guerre hybride avec la Russie et où l’alliance avec les États-Unis est de plus en plus  fragile.

Annexe 1 : 

Origines politiques et évolution de la vision européenne de défense :

François Mitterrand (1981-1995) 

Dès les années 1980, François Mitterrand avait identifié les limites de l’autonomie militaire  européenne et souligné l’importance stratégique d’une coopération industrielle régionale. En  1985, il déplorait l’échec des projets de chasseurs européens, tels que l’Eurofighter, qui  n’avaient pas abouti pour la France, faute de coordination et de convergence des intérêts  nationaux. Pour Mitterrand, il ne s’agissait pas seulement d’échecs industriels, mais d’un  enjeu stratégique fondamental : une Europe incapable de produire ses propres moyens  militaires resterait dépendante de l’étranger, en particulier des États-Unis. Il mettait ainsi en  avant l’importance d’une coopération européenne structurée, capable de combiner expertise  technologique, économies d’échelle et planification stratégique à long terme. Cette vision a  constitué le socle des initiatives françaises ultérieures en matière de défense européenne. 

Alain Richard (1999) 

Plusieurs années plus tard, sous le gouvernement Jospin, Alain Richard, alors ministre de la  Défense, affirmait dans Le Monde : 

« Dans la construction de l’Europe de la défense, nous avons désormais dépassé le stade  des symboles. […] Cette capacité autonome doit permettre aux Européens d’agir en dehors  du cadre de l’OTAN si l’Alliance atlantique ne souhaite pas se joindre à une opération. » 

Cette déclaration traduit plusieurs enjeux majeurs. D’une part, elle souligne que l’Europe doit  disposer de moyens opérationnels propres, capables d’agir indépendamment des États-Unis  et de l’OTAN, en particulier dans des crises où l’Alliance ne souhaite pas intervenir. D’autre  part, elle insiste sur la nécessité d’une coopération européenne, où chaque pays contribue à  la constitution d’une force crédible et cohérente. Alain Richard mettait ainsi en avant la  dualité stratégique européenne : renforcer la capacité autonome de l’Union tout en restant  intégrée au cadre transatlantique. Le contexte est celui de la fin de la guerre froide et de la  première décennie d’expansion de l’Union européenne, période où les États européens  commençaient à évaluer sérieusement leur rôle militaire sur la scène internationale.

Nicolas Sarkozy (2007-2012) 

Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, l’idée d’une Europe capable d’agir militairement de  manière concertée est redevenue centrale. Dans son discours du 17 juin 2008 sur la  réforme des armées et la réintégration de la France dans le commandement militaire de  l’OTAN, il déclarait : 

« Agir ensemble, alors c’est construire aussi l’Europe de la défense. C’est notre priorité. […]  Les Européens n’ont pas aujourd’hui les moyens militaires correspondant à leur poids dans  le monde. […] Il n’y a qu’un chemin : dynamiser le marché européen de l’armement,  encourager la coopération et les rapprochements pour former des groupes européens de  taille suffisante au niveau mondial. » 

Sarkozy met l’accent sur plusieurs points stratégiques : la modernisation des forces,  l’intégration industrielle et la coopération entre États membres pour créer des groupes  capables de rivaliser sur le marché mondial de l’armement. Il souligne également le  paradoxe européen : des États possédant un poids économique et politique considérable  disposent de moyens militaires fragmentés et insuffisants. Sa démarche consiste donc à  renforcer à la fois la puissance opérationnelle et la base industrielle européenne. 

François Hollande (2012-2017) 

François Hollande a poursuivi cette logique en plaçant la coordination européenne au cœur  de sa politique de défense. Confronté à l’élection de Donald Trump et à ses déclarations  critiques sur l’OTAN et l’Union européenne, Hollande a estimé que la situation imposait une  prise de conscience immédiate en Europe. Lors d’un sommet à Versailles en 2017, il  déclarait : 

« L’Europe peut se relancer par la défense […] Il s’agit de faciliter les engagements de  l’Union européenne à l’extérieur de ses frontières, de renforcer la sécurité chez nos  partenaires et nos voisins, de travailler ensemble à des capacités de réponse et également  à conjurer les menaces contre nous à travers le terrorisme. » 

En 2014, la France et le Royaume-Uni débutent une collaboration et lancent des études  préliminaires pour un projet de système centré autour d’un drone de combat. Les deux pays  ont la volonté de continuer dans la lancée du succès du projet nEUROn (drone UCAV :  véhicule aérien de combat sans pilote), qui a bénéficié d’une organisation et réalisation  européenne, avec Dassault Aviation comme architecte et pilote responsable des arbitrages.  Ce projet a été un succès et le drone a réalisé le premier tir d’un armement en soute et le  premier vol en formation avec un avion de combat. 

Pour Hollande, il s’agissait de renforcer l’intégration des forces, de développer les capacités  d’armement et de projection militaire, et de créer une politique européenne de défense  capable de répondre à la fois aux menaces traditionnelles et non conventionnelles. 

Emmanuel Macron (2017-présent) 

Emmanuel Macron a consolidé cette dynamique en plaçant la culture stratégique  européenne au cœur de sa vision. 

En juillet 2017, lors du Conseil des ministres franco-allemand de Paris, le projet SCAF est  annoncé et les deux pays confirment vouloir développer ensemble un système de combat  aérien européen. Dans son discours à la Sorbonne en septembre 2017, il affirmait : 

« Ce qui manque le plus aujourd’hui à l’Europe, c’est une culture stratégique commune. » 

Le président français a insisté sur l’importance de la souveraineté européenne, notamment  par le développement du SCAF, qui incarne la volonté d’une Europe capable de défendre 

ses intérêts de manière autonome. Macron a également accru le budget de défense, relancé  la coopération franco-allemande et insisté sur l’indépendance technologique pour réduire la  dépendance aux systèmes américains et étrangers. 

Rédacteur : Arthur Freche