Quand on parle d’IA, on met souvent en lumière l’empreinte hydrique de chaque requête. On s’en inquiète, pourtant, l’eau ne disparaît pas. Alors pourquoi en parle-t-on ? Parce que l’eau douce, si commune à nos sociétés modernes, est en fait une ressource rare. Les enjeux l’entourant sont en plus nombreux.

Concrètement, quels sont les enjeux de l’eau douce ?

L’eau douce constitue un socle sur lequel s’appuie l’essentiel des activités humaines. Le premier pôle de dépense de l’eau est l’agriculture, le deuxième est l’industrie et le dernier est la consommation domestique. Son omniprésence apparente ne doit pas cacher à quel point cette ressource est rare : seule 0,5% de l’eau sur Terre est douce, utilisable et disponible.

L’inégale répartition de l’eau douce

10 pays possèdent 60% des ressources en eau douce. À l’inverse, les zones arides et sèches qui comptent pour 40% de la surface du globe n’ont que 2,5% des précipitations. Ce premier constat  a un corollaire direct : un tiers de la population mondiale souffrirait de stress hydrique selon l’OMS.

Dans les faits, le niveau de gravité varie de grave à très grave pour ces populations. Déjà, 2 milliards de personnes n’ont pas accès à l’eau courante et à l’assainissement. C’est 700 millions qui n’ont pas accès à l’eau potable, 300 millions qui doivent au moins marcher 30 minutes pour y accéder et 115 millions doivent boire des eaux stagnantes.

Géographiquement, les principales zones touchées par un stress hydrique sont une partie de l’Afrique et de l’Asie. Pour autant, l’Occident souffre localement et/ou temporairement de pénurie d’eau. C’est le cas en 2022, année pendant laquelle l’Europe a connu une sécheresse record depuis plus d’un demi-siècle. Dans les faits, plus d’une centaine de communes françaises ont dû être approvisionnée par des camions-citernes.

La crise s’aggrave

L’aggravation de la situation est inéluctable, portée par le développement et la hausse de la population mondiale. Les experts prévoient une hausse de la consommation en eau de 41% d’ici à 2050.  En revanche, ce qui n’est pas accrue est la quantité d’eau douce disponible. Concrètement, les conséquences de notre surconsommation d’eau sont déjà là. Par exemple, le lac du Tchad (4ème plus grand d’Afrique) a diminué de 90% par rapport au début de son exploitation.

De plus, le développement et le niveau des moyens actuels et futurs afin de pallier une pénurie d’eau douce varient d’une zone géographique à l’autre. Or, les zones les plus pauvres sont en moyenne plus touchées par le manque d’eau. Les Nations Unies rapportent que « la plupart des morts liées à la sécheresse se sont passées en Afrique ».  En même temps, l’Afrique est le continent le plus pauvre du monde, ce qui rend la construction d’infrastructures nécessaires très compliqué. Cependant, le Moyen-Orient qui subit des conditions climatiques similaires parvient à endiguer le manque d’eau en installant des usines de dessalement. Structurellement, les inégalités entre les zones géographiques existent et s’aggravent.

D’un autre côté, le réchauffement climatique empire cette pénurie. Les inondations et les sécheresses accrues par le réchauffement climatique polluent les eaux douces, en y déposant des sédiments et des agents pathogènes. En conséquence, plusieurs sources d’eau deviennent impropres à la consommation. À cela, s’ajoute l’activité humaine au premier chef desquels la pollution humaine des sols notamment à cause des engrais et des pesticides.

Les inégalités d’accès à l’eau créent des tensions

Les dissensions sont de différents ordres. La plus commune est celle géopolitique, même si elle reste difficile à appréhender. En effet, « l’eau est un facteur de tensions supplémentaires dans le cadre de relation très tendue » (A. Brun et F. Lassere : Le partage de l’eau, une réflexion géopolitique).

La géopolitique de l’eau

Le Nil parcourt plus de 5 pays. Il est découpé en deux affluents que sont le Nil Blanc et le Nil Bleu, qui est l’artère principale du fleuve principal; l’Égypte en dépend à 97% pour son irrigation. Toutefois, le Nil Bleu prend sa source en Éthiopie et a maintenant son flux régulé par le barrage Renaissance. Autrement dit, l’afflux d’eau du Nil et donc l’irrigation de l’Égypte dépendent du barrage éthiopien. Cette situation à la défaveur de l’Égypte a intensifié les tensions entre les deux pays. L’Égypte, se sentant menacé, a évoqué le recours à la force armée en 2015.

Les entreprises ont soif

Il existe aussi un conflit d’intérêt entre entreprise et population. C’est-à-dire qu’une entreprise peut obtenir des droits d’extraction d’eau douce dans des zones, et ce aux dépens des populations locales. C’est Coca Cola qui s’est retrouvé en cause en Inde, contraint de devoir quitter la source indienne de Kerala. Le géant des sodas a entrainé une pénurie d’eau dans la région. L’extraction y était beaucoup trop forte.

Aujourd’hui, ce dilemme entre performance d’entreprise et accès à l’eau potable pour les populations redevient un enjeu central avec les datas centers – en constante augmentation du fait de l’IA. Avec des chiffres, l’ensemble des datas centers consommaient environ 560 milliards de litres d’eau en 2023 . Ce nombre va continuer de bondir, et ce dès 2026 : Morgane Stanley annonce 620 milliards de dollars d’investissement dans les datas centers, soit quatre fois plus qu’en 2023. Cette consommation entre en conflit avec celle des habitants. Un élément d’autant plus préoccupant que les datas centers prennent parfois place dans des zones arides. Plusieurs états américains subissent déjà les effets des datas centers.

Un endroit, des humains, mais pas un même accès

Le tourisme est une source d’enjeux pour certaines populations des pays en développement. C’est-à-dire que ces populations qui vivent déjà avec des quantités d’eau limitées voient leur consommation entrée en concurrence avec les touristes. Ces touristes, souvent occidentaux, consomment par ailleurs plus d’eau que les résidents locaux. Cette pression conduit à une hausse des prix. Cela rend l’accès à l’eau inabordable pour certains habitants, tandis que les touristes et leur pouvoir d’achat n’ont pas de réels problèmes à consommer.

Il faut en plus considérer que les périples des occidentaux prennent souvent place pendant des périodes de sécheresse. Cette temporalité rend la vie d’autant plus rude pour les locaux. D’un autre côté, le problème est aggravé par l’usage abondant de produits comme la crème solaire qui pollue les eaux. Et ces eaux sont difficilement traitées faute de moyens concrets.