Iran : Un massacre pour rien ?
L’Iran traverse l’une des séquences les plus sombres de son histoire contemporaine. Entre effondrement économique, répression de masse et isolement stratégique, la République islamique semble vaciller sans pour autant s’effondrer. L’absence de leadership structuré, les divisions de l’opposition et la realpolitik des grandes puissances laissent planer une incertitude radicale sur l’issue
« Cette année est l’année du sang, c’en est fini de Sayyed Ali. » Ce slogan, hurlé dans les rues de Téhéran, résonne comme l’oraison funèbre d’un régime aux abois. Depuis le 28 décembre 2025, l’Iran est le théâtre d’un soulèvement d’une violence inouïe. Entre effondrement monétaire, répression sanglante et jeux diplomatiques troubles, le pays bascule dans l’inconnu.
L’étincelle du Grand Bazar : une économie en cendres
Tout a commencé par un cri de détresse économique. Le 28 décembre dernier, les commerçants du Grand Bazar de Téhéran baissent le rideau pour protester contre une inflation devenue hors de contrôle. Le rial iranien ne vaut plus rien. Selon l’économiste Steve Hanke, la monnaie a perdu 70 % de sa valeur depuis 2022, dont une chute vertigineuse de 45 % au cours des douze derniers mois.
Ce naufrage financier a provoqué un séisme au sommet de l’État : le gouverneur de la Banque Centrale a jeté l’éponge fin 2025, suivi début janvier 2026 par Alireza, son adjoint chargé de la monnaie. Face à l’incapacité du régime à remplir les assiettes, la colère s’est muée en insurrection.
Une guérilla sans visage face au « blackout »
Le mouvement, dépourvu de leader identifié, tire sa force de son horizontalité. Des spectacles de gymnastique improvisés aux lancers de cocktails molotov, la rue invente sa propre résistance. Mais le régime riposte par le vide numérique. Depuis le 8 janvier, un blackout internet total a été instauré.
Pour contrer cette censure, Elon Musk a déployé Starlink au-dessus du territoire. Cependant, la bataille technologique fait rage : selon Numerama, le régime utilise des brouilleurs militaires, probablement issus d’un transfert de technologie russe, capables de paralyser plus de 80% du signal satellite à l’échelle d’un quartier. Les antennes paraboliques ont été saisies et les lignes téléphoniques coupées pour éviter l’organisation de rassemblements. Malgré ces entraves, quelques vidéos parviennent à filtrer, documentant l’ampleur du carnage.
L’agonie financière d’un empire régional
Le « chiisme politique » de la doctrine Khomeiny vacille sur ses bases. L’axe de résistance construit depuis 1982 s’effrite : la chute de Bachar-el-Assad en Syrie, l’affaiblissement du Hezbollah libanais sous les bombes américaines et les frappes contre les Houthis au Yémen isolent Téhéran. En interne, le contraste est insupportable : alors que la population sombre dans la misère, l’Ayatollah Ali Khamenei trône sur une fortune estimée par Reuters à 200 milliards de dollars, via le conglomérat SETAD. Il serait ainsi un des hommes les plus riches du monde. Ce dernier possède des parts dans toutes les économies du pays et est contrôle personnellement par Khomeini
Le bilan du sang : 20 000 morts en deux semaines ?
La répression suit un protocole macabre en trois phases : sécurisation, violence aveugle, puis exécutions. Les chiffres de la répression donnent le vertige. Si l’ONG Iran Human Rights confirme 3 000 morts et 10 000 arrestations, d’autres sources comme CBS News et Iran International évoquent un bilan bien plus lourd, dépassant les 20 000 morts entre le 28 décembre et le 15 janvier. Ce bilan macabre est dû notamment à l’utilisation massive d’armes automatiques et l’installation de mitrailleuses sur certaines places. Parmi les forces de répression, seulement 150 auraient été tuées et de nombreuses tueries dans les hôpitaux auraient été perpétrées.
Des familles tournent dans une grande salle, enjambant des corps alignés à la recherche d’un visage familier. Les morgues sont des lieux de pleurs, Dans les morgues improvisées, à même le sol, des écrans passent des portraits en boucle des gens non-identifiés morts par exemple à Kahrizak. et souvent des slogans anti régime émergent de ces cimetières improvisés. Les funérailles de jeunes “martyrs” sont aussi des lieux de rassemblement et point de départ de nouvelles manifestations. Les funérailles sont depuis longtemps un moyen pour les manifestants d’éviter la censure.
Depuis le début du XIXe siècle en France, le chercheur en Sciences Politique Stéphane Latté fait état d’un phénomène de “contestation par le deuil”. « Tandis que le droit de manifester ne figure pas parmi les libertés publiques garanties par le régime républicain, s’ébranlent dans les travées du Père-Lachaise des cortèges hybrides qui empruntent aux rituels du deuil (l’atmosphère silencieuse, l’éloge solennel…), tout en y mêlant des fragments de protestation (par le choix des épitaphes, des drapeaux…) explique-t-il. L’enterrement du général Foy, député libéral depuis 1819, donne ainsi lieu à des manifestations de la part des libéraux en 1825 contre la censure imposée par le régime monarchique de la Restauration. De même, les funérailles organisées de “martyrs”, les manifestants tués par les forces de répression identifiés sont des points de départ de manifestations.
L’ombre du Shah : sauveur ou leader par défaut ?
Sur les réseaux sociaux et dans les cortèges, le drapeau impérial au lion d’or refait surface. Mais le retour de la monarchie divise. Pour l’humoriste Kheiron, Reza Pahlavi est un « sauveur par défaut » dans une situation de prise d’otage. La sociologue Azedia Khan souligne que son influence grandit faute d’alternative, toute l’opposition ayant été méthodiquement éliminée.
Néanmoins, le passé de la dynastie Pahlavi — marqué par la torture et l’autoritarisme — ainsi qu’une récente « feuille de route » prévoyant une concentration des pouvoirs inquiètent, notamment les minorités ethniques (Kurdes, Azéris, Baloutches). L’Iran est composé de près de moitié par des minorités baloutches (2%), kurdes (environ 8% à 13%) et azéris (24%). Leur existence est souvent oubliée car elles sont regroupées sous le concept “d’iranité” dans un même socle que les Perses pour inciter à la stabilité du pays.
Ces dernières craignent qu’un nouveau Shah ne reproduise l’oppression centralisatrice de la République Islamique. Ce dernier continue effectivement d’affirmer dans son projet de transition que les minorités sont une menace pour la stabilité nationale. Cependant, les Kurdes se sont joints aux manifestations dès le 3 janvier et ont continué depuis lors.

La volte-face de Washington
Ce jeudi 15 janvier, Donald Trump, qui appelait les Iraniens à “continuer à manifester” et qui exhortait que “l’aide arrive”, a retourné sa veste. Après une probable réunion avec des négociateurs iraniens, il déclara que “les tueries ont pris fin en Iran”, que les manifestants arrêtés ne seront pas “exécutés” et que ces événements le conduisait à retirer ses menaces de bombardement. L’Uncle Sam ne sera pas sauveur cette fois-ci, Trump jugeant probablement qu’il ne retirerait pas de bénéfices pour les Etats-Unis en envoyant une opération militaire en Iran. Les Iraniens peuvent-ils perdre espoir après cette déclaration ?
Parallèlement, il a été observé un essoufflement mécanique des manifestations ces derniers jours, le temps de pleurer et d’enterrer les morts notamment. Seront-elles un énième épisode relégué dans le passé comme le mouvement de manifestations “Femmes, Vie, Liberté” lancé à la mort de la Kurde Mahsa Amini, rouée de coups par la police des Moeurs, ou un simple apaisement temporaire.