Un projet économique colossal

Le SCAF est un projet économique colossal, dont la réussite dépend de la capacité des États partenaires à assurer un financement stable et concerté dans un contexte de ralentissement de la croissance européenne et de fortes contraintes budgétaires. 

Un coût colossal pour l’Europe de la Défense 

Le SCAF est l’un des programmes de défense les plus ambitieux jamais lancés en Europe. Son coût global est estimé à plus de 100 milliards d’euros (selon Le Monde), répartis sur plusieurs décennies. Le projet se décline en différentes phases successives : conception, développement du démonstrateur technologique, production du chasseur de nouvelle génération (NGF), intégration du « cloud de combat » et des systèmes de drones, puis déploiement opérationnel. 

Le calendrier officiel du programme SCAF se compose actuellement de plusieurs étapes clés : 

Phase 1A (2019-2021) : études de faisabilité, financées à hauteur de 150 millions d’euros, réparties entre la France, l’Allemagne et l’Espagne. 

Phase 1B (2021-2027) : développement et réalisation d’un démonstrateur technologique complet, doté d’un budget de 3,2 milliards d’euros, incluant la conception du NGF, des Remote Carriers et du cloud de combat. Ce budget a été divisé en trois entre la France, l’Allemagne et l’Espagne (selon l’accord intergouvernemental pour la poursuite du programme SCAF). 

Phase 2 (2028-2035) : industrialisation et essais en vol du démonstrateur ; le coût est estimé à 5 milliards d’euros (communiqué de presse du Ministère des Armées). L’accord de réalisation n’a pas encore été signé et nous ne connaissons pas encore la répartition du budget entre les trois pays. 

Phase 3 (2035-2040) : production et déploiement opérationnel, représentant l’essentiel des 100 milliards d’euros prévus sur l’ensemble du programme (selon Le Monde). 

Chacune de ces étapes mobilise des moyens considérables, non seulement en financement direct, mais aussi en investissement humain et industriel. Cette charge financière nécessite une coordination étroite entre les partenaires – France, Allemagne et Espagne – afin d’éviter les retards ou les déséquilibres dans la répartition des coûts. Le financement du SCAF est actuellement partagé entre les trois États, mais la question du leadership industriel et du partage des dépenses demeure un point de tension récurrent. La France, historiquement à l’origine du projet avec Dassault Aviation, souhaite maintenir une maîtrise technologique forte, tandis que l’Allemagne et l’Espagne revendiquent une participation équitable sur le plan financier et industriel. 

Le SCAF dans un contexte économique européen contraint 

Le lancement des phases de développement les plus coûteuses du SCAF intervient dans un contexte économique européen particulièrement difficile. La croissance de la zone euro reste faible, oscillant entre 0,5 % et 1 % selon les prévisions de la Commission européenne. Parallèlement, les États membres doivent composer avec une hausse des dépenses publiques liée à la transition énergétique, à la reconstruction industrielle post-COVID et au soutien à l’Ukraine.

Ces contraintes limitent la capacité budgétaire de plusieurs gouvernements à financer des
projets militaires d’envergure. Cependant, le SCAF est considéré comme un investissement
stratégique, visant à préserver l’autonomie industrielle et technologique de l’Europe dans un
secteur clé. Il permet de maintenir plusieurs milliers d’emplois qualifiés en France, en
Allemagne et en Espagne, tout en consolidant un écosystème d’entreprises de défense de
haute technologie.


Un enjeu de financement collectif et de cohésion politique

Le principal défi économique du SCAF repose sur la stabilité du financement collectif. Le
projet exige une vision à long terme et une continuité politique forte, indépendamment des
alternances électorales dans les pays partenaires. Les divergences budgétaires peuvent en
effet fragiliser le calendrier du programme. En 2023 et 2024, les négociations autour de la
phase 1B (développement du démonstrateur) ont été retardées à cause de désaccords sur
la répartition des coûts et la propriété intellectuelle (Le Monde, 2024).

Ces tensions budgétaires ont repoussé de près d’un an la validation du contrat industriel de
la phase 1B, initialement prévue en 2022 et finalement signée fin 2023. Ce décalage reporte
mécaniquement les essais du démonstrateur à l’horizon 2029, et la mise en service
opérationnelle du NGF à 2040, au lieu de 2035 comme initialement envisagé.

Au-delà des aspects budgétaires, ce financement partagé incarne une véritable solidarité
économique européenne. En soutenant le SCAF, les États membres contribuent non
seulement à un projet militaire, mais aussi à la construction d’une Europe industrielle
intégrée, capable de rivaliser avec les puissances américaine et asiatique sur le marché
mondial de la défense.

Un casse-tête géopolitique

Le SCAF s’inscrit dans un environnement géopolitique complexe où la souveraineté
européenne, la sécurité régionale et la compétition technologique mondiale jouent un rôle
central.

Multipolarité et défis sécuritaires

Depuis la fin de la guerre froide, le monde est devenu multipolaire. Les États-Unis,
longtemps garants de la sécurité européenne via l’OTAN, adoptent désormais des positions
plus sélectives et moins interventionnistes, comme l’a montré le désengagement partiel sous
l’administration Trump (2017-2021). Cette évolution a mis en évidence la dépendance
stratégique de l’Europe et la nécessité de développer des capacités propres. Le SCAF
s’inscrit ainsi dans un objectif d’autonomie opérationnelle, permettant à l’Europe d’intervenir
rapidement face à des crises où l’OTAN ou les États-Unis ne sont pas engagés.

Par ailleurs, la Russie représente une menace directe pour la sécurité européenne, illustrée
par l’annexion de la Crimée en 2014 et l’invasion de l’Ukraine en 2022. Le SCAF offre à
l’Europe une capacité de dissuasion et de riposte crédible, notamment dans le domaine
aérien et sur le flanc oriental de l’OTAN, tout en renforçant la protection des États membres.


Autonomie stratégique européenne

Le SCAF vise à permettre à l’Europe de disposer d’une véritable autonomie stratégique,
concept récurrent dans la politique de défense française depuis Alain Richard. Cette
autonomie permettrait à l’Union européenne de prendre des décisions opérationnelles
indépendantes, de projeter des forces militaires en dehors du cadre de l’OTAN et de
participer à des opérations internationales sans dépendre de partenaires extérieurs.

En effet, l’enjeu de l’omniprésence du matériel américain est important car les F-35 ont un
système de blocage qui permet d’inhiber à distance certaines capacités du système d’armes
si le plan de vol ne convient pas au Pentagone. Cela souligne la dépendance technologique
et opérationnelle des armées européennes vis-à-vis des Etats-Unis, et renforce la nécessité
pour l’Europe de développer des capacités aériennes réellement souveraines à travers le
SCAF.


Compétition technologique mondiale

Le SCAF se situe dans une compétition internationale intense pour la supériorité aérienne.
D’autres programmes de sixième génération, comme le Global Combat Air Programme
(GCAP) mené par le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon, ou les évolutions américaines autour
du F-35, imposent à l’Europe de rester à la pointe de l’innovation. La maîtrise des
technologies critiques – drones collaboratifs, intelligence artificielle, guerre électronique,
cloud de combat – est essentielle pour garantir que l’Europe conserve une capacité
stratégique crédible et demeure compétitive sur le marché mondial.

Le budget du GCAP est estimé à environ 100 milliards d’euros (selon le directeur général de
Leonardo – entreprise italienne du secteur aéronautique – dans Le Monde). Le Ministère de
la Défense Italien a prévu d’investir 7.7 milliards d’euros dans le projet entre 2029 et 2037 et
une répartition 40% Royaume-Uni, 40% Japon, 20% Italie a été évoquée par Reuters. La
Suède (Saab), s’est retirée du programme en 2023 car elle n’estimait pas avoir besoin d’un
nouvel avion de combat (BFM business).

Selon Defence Industry Europe, le Royaume-Uni participe au projet avec BAE Systems qui
a pour rôle principal le développement du châssis et de l’architecture générale du futur avion
de combat. L’Italie participe avec l’entreprise Leonardo qui se charge principalement du
développement des capteurs, systèmes de communication et de certaines structures
aéronautiques. Le Japon participe depuis fin 2022 avec Mitsubishi Heavy Industries (MHI) et
s’occupe principalement du développement des moteurs et de certaines structures du
fuselage.

Une architecture en 3 unités autonomes

Le NGF

Le NGF est un chasseur multirôle de 6e génération conçu dès l’origine pour la furtivité
(formes, matériaux absorbants, intégration capteurs/antennes) et l’emport en soutes
internes. Les choix aérodynamiques (aile delta évoluée, empennages inclinés, entrées d’air
optimisées) visent la manœuvrabilité et la réduction des signatures. Une variante navalisée
est prévue pour opérer depuis porte-avions de nouvelle génération. Sur la répartition
industrielle, Dassault Aviation est maître d’œuvre du NGF, Airbus étant partenaire principal
côté Allemagne et Espagne.

Sur le plan capteurs/avionique, le NGF embarquera une suite de capteurs coordonnée (radar AESA, IRST/EO, guerre électronique), conçue dès le départ pour la fusion multi-capteurs et l’opérabilité réseau via le Cloud. Le pilier « Sensors » est mené par Indra avec Thales (FR) et FCMS (DE) comme partenaires majeurs de conception.

Côté propulsion, le moteur du NGF est développé par EUMET (JV Safran / MTU, 50/50)
avec ITP Aero comme partenaire principal Espagne ; Safran assure la conception/intégration du moteur et MTU le soutien en service, ITP couvrant notamment la
turbine basse pression et la tuyère.


Les Remote Carriers

Les Remote Carriers sont des effecteurs déportés (drones autonomes/semi-autonomes)
destinés à étendre la portée, le renseignement, la guerre électronique et la puissance de feu
du système, y compris par saturation/leurre des défenses. La maîtrise d’œuvre Remote
Carriers est attribuée à Airbus (Allemagne), avec MBDA (France) et SATNUS (Espagne)
comme partenaires principaux pour la conception des démonstrateurs et l’expérimentation
en combat collaboratif.


Le Combat Cloud

Le Combat Cloud (maîtrise d’œuvre Airbus Defence & Space, avec Thales et Indra) fournit
la colonne vertébrale numérique : liaisons sécurisées à faible probabilité
d’interception/détection, fusion de données, calcul distribué (edge) et services d’IA pour la
recommandation et la priorisation. Ce pilier est un axe central de la Phase 1B et conditionne
l’emploi MUM-T.


3 composants en parfaite symbiose

Le SCAF adopte une architecture distribuée « système de systèmes » : chaque plateforme
(NGF, Remote Carriers, capteurs aériens/sol, relais spatiaux) est un nœud connecté via le
Combat Cloud, permettant la fusion et la priorisation des données et la coordination tactique
temps réel. Cette logique permet le Manned-Unmanned Teaming (MUM-T) : l’équipage du
NGF délègue à des Remote Carriers des fonctions de reconnaissance, brouillage, saturation
et frappe, tout en gardant la main sur l’allocation dynamique des tâches. Cette approche et
ses démonstrateurs font partie intégrante de la Phase 1B.

Conclusion

Le SCAF cristallise à la fois les ambitions et les fragilités de l’Europe de la défense. Programme industriel hors norme, il conditionne l’autonomie stratégique européenne dans un contexte de recomposition géopolitique et de compétition technologique accrue. Sa réussite dépendra moins de la seule prouesse technologique que de la capacité des États partenaires à maintenir une vision politique commune, un financement stable et une coopération industrielle durable sur plusieurs décennies. À défaut, le SCAF pourrait rester le symbole d’une Europe consciente de ses dépendances, mais encore hésitante à les surmonter.

Rédacteur : Arthur Freche