Au XIXᵉ siècle, les puissances occidentales se servaient de l’opium et d’autres instruments de domination pour soumettre des sociétés asiatiques et africaines. La Grande‑Bretagne inversa ainsi son déficit commercial avec la Chine en forçant l’ouverture du marché de Canton aux drogues et en transformant l’opium en véritable arme économique : la Compagnie des Indes orientales prit le monopole de la culture du pavot au Bengale et les importations illégales passèrent de 4 500 coffres en 1810 à 40 000 en 1838. La Chine interdit l’opium, mais la répression de 1839 déclencha la guerre de l’opium, qui se solda par l’ouverture forcée de ports et la cession de Hong Kong.

Toutefois, ces méthodes de coercition développées par l’Occident sont aujourd’hui largement utilisées contre ce dernier.

Depuis 2000, plus d’un million d’Américains sont morts de surdoses, surtout d’opioïdes. Après une première vague d’analgésiques prescrits et une deuxième vague d’héroïne, la troisième est dominée par des opioïdes de synthèse comme le fentanyl, substances massivement importées de Chine et du Mexique. En 2022, les opioïdes synthétiques sont devenus la principale cause de mortalité chez les 18‑45 ans aux États‑Unis.

Cette inversion du scénario de la guerre de l’opium est accentuée par la montée des réseaux criminels chinois. Un rapport du Brookings Institution note que la crise du fentanyl a propulsé les réseaux criminels liés à la Chine, et leurs connexions avec le cartel de Sinaloa, au premier plan de la politique américaine. Ces organisations (triades telles que 14K ou petits groupes familiaux comme l’organisation Zhang) participent au trafic de fentanyl. Certaines, comme la « mafia du Fujian », gèrent même des plantations de cannabis illégales en Europe et en Amérique. De l’autre côté de la chaîne, les cartels mexicains (Sinaloa et CJNG) produisent le fentanyl à partir de précurseurs importés de Chine et d’Inde et en sont les principaux fournisseurs des États‑Unis. Ainsi, alors que la drogue servait jadis à assujettir la Chine, des acteurs chinois et latino‑américains l’utilisent aujourd’hui pour fragiliser les sociétés occidentales.

Au-delà des drogues, les méthodes de déstabilisations par les armes, les coups d’Etat, se retournent aussi contre l’Occident.

L’histoire regorge d’armes occidentales retournées contre leurs fournisseurs. Pendant l’opération Cyclone (1979‑1989), la CIA dépensa plus de 20 milliards de dollars pour financer et équiper les moudjahidines afghans. Les États‑Unis livrèrent des missiles sol‑air Stinger en 1986, qui furent décisifs contre l’URSS. Après la guerre, Washington dut racheter ces missiles pour éviter qu’ils ne soient utilisés contre ses propres forces. Les mêmes armes et réseaux ont nourri par la suite les Talibans et Al‑Qaïda et nous connaissons tous les conséquences qui sévissent aujourd’hui.

Ainsi, l’Occident est confronté aujourd’hui à la face sombre de son histoire : l’opium qu’il imposait jadis à la Chine est devenu le fentanyl que des réseaux chinois et mexicains acheminent en Amérique du Nord et en Europe ; les armes destinées à combattre l’URSS alimentent des groupes qui menacent désormais les États‑Unis et l’Europe.

Face à cette dynamique, l’Occident doit prendre conscience que les instruments de domination se retournent inéluctablement contre leurs inventeurs. Reconnaître cette réalité implique d’abandonner une logique coercitive au profit d’une coopération globale fondée sur la justice et la coopération. Faute de quoi, la roue de l’histoire continuera à tourner, ramenant au point de départ ceux qui se croyaient à l’abri de leurs propres méthodes.