Le récent sacre de Lando Norris, couronné champion du monde de Formule 1 à 26 ans au terme d’une saison haletante où il a validé son titre par une troisième place au Grand Prix d’Abu Dhabi, rappelle la quintessence de la Formule 1 : la performance et l’excellence. Cependant, derrière le spectacle des dépassements audacieux et des titres décidés par seulement deux points, se cache une mécanique économique tout aussi sophistiquée et puissante que les monoplaces qui s’affrontent sur la piste. En plein essor, la F1 est devenue une franchise mondiale très lucrative, propulsant ses protagonistes vers la prospérité.

L’Architecture des revenus : le moteur du groupe Formula One

L’intégralité du sport est gérée par Formula One Group (FWONA), une société cotée en bourse. En 2024, le Groupe F1 a généré 3,65 milliards de dollars de chiffre d’affaires, uniquement à partir de la gestion du sport lui-même, et non des revenus propres des écuries. Les revenus du Groupe F1 proviennent principalement de quatre sources :

1. Droits de diffusion

C’est la principale source de revenus du Groupe F1, représentant environ 33 % du chiffre d’affaires, soit 1,2 milliard de dollars. Ces fonds proviennent de la vente des droits de diffusion des courses aux chaînes et aux plateformes de streaming à travers le monde. Liberty Media a également lancé F1 TV, un service d’abonnement offrant aux fans une couverture complète, y compris des caméras embarquées et des analyses en temps réel.

2. Frais d’organisation des Grands Prix

Ces frais constituent la deuxième source de revenus, totalisant 29 % du chiffre d’affaires. Pour obtenir le privilège d’organiser et de recevoir un Grand Prix, les propriétaires de circuits, voire les pays hôtes, doivent débourser entre 15 et 50 millions de dollars par an. Le Groupe F1 expérimente désormais l’auto-organisation, notamment avec le Grand Prix de Las Vegas, lui permettant de toucher l’intégralité des revenus liés à l’événement et non pas seulement les frais d’organisation.

3. Partenariats et sponsoring global

Représentant 20 % des revenus de la F1 Group, ces partenariats englobent les marques mondiales (telles que Pirelli, Rolex, ou Aramco) qui paient des sommes importantes pour associer leur image à la Formule 1.

4. Autres sources (billetterie et merchandising)

Le reste, soit 18 % des revenus, provient de la vente de billets, de l’hébergement et des licences de merch. L’accès aux courses se décline en différentes catégories de prix, allant généralement de 250 € pour une place en enceinte générale à 12 000 € en moyenne pour un accès VIP Paddock Club, ce dernier étant un espace d’hospitalité haut de gamme essentiel au marketing B2B. Des marques comme Lego et Hotwheels connectent les fans dès le plus jeune âge via le merchandising.

La redistribution des primes et les Accords Concorde

Formula 1 Group ne conserve pas l’intégralité de ses revenus. Une part significative est redistribuée aux 10 écuries. En 2023, 50 % des bénéfices du Formula One Group, soit 1,6 milliard de dollars, ont été reversés aux équipes. Environ 38 % de ses revenus totaux (environ 1,2 milliard de dollars en 2023) sont redistribués.

Cette redistribution est encadrée par l’Accord Concorde (Concorde Agreement), un accord commercial qui lie l’entreprise, les écuries et la FIA (Fédération Internationale de l’Automobile), l’équivalent de la FIFA pour le football.

Le partage de l’argent n’est pas équitable. L’attribution des primes dépend de deux facteurs principaux : 1. La performance de chaque écurie à la fin de la saison. 2. L’ancienneté de l’écurie au sein de la F1.

Une écurie historique comme Ferrari bénéficie systématiquement du plus gros bonus d’ancienneté. Cela crée une disparité : les grandes écuries (comme Ferrari ou Mercedes) peuvent recevoir plus de 150 millions de dollars, tandis que les plus petites peuvent ne toucher que 60 à 70 millions de dollars.

Le cadre des dépenses : l’implication du plafond budgétaire

Historiquement, l’une des caractéristiques les plus problématiques de la F1 était l’absence de limite de dépenses. Avant 2021, des écuries comme Ferrari, Mercedes et Red Bull pouvaient injecter des sommes illimitées, allant jusqu’à 400 à 500 millions de dollars par an, créant un gouffre entre les plus riches et les petits, et rendant les courses prévisibles. Ces budgets colossaux couvraient la conception de la voiture (R&D), les infrastructures (souffleries, simulateurs), la logistique mondiale et une main-d’œuvre dépassant parfois les 1 200 employés.

En 2021, Formula 1 Group a introduit un « budget cap » (plafond budgétaire) pour créer un modèle économique plus durable et résilient pour les propriétaires d’écuries. Le plafond, initialement fixé à 145 millions de dollars en 2021, a été revu à la baisse à 135 millions de dollars actuellement.

Toutefois, ce plafond comporte des exceptions majeures, ou failles, qui permettent aux grandes écuries de conserver un avantage légal : les salaires des pilotes (qui peuvent atteindre 60 millions de dollars par an pour des noms comme Lewis Hamilton et Max Verstappen). Les salaires du top management et les dépenses de marketing.

Le cost cap a uniformisé les règles du jeu pour les dépenses techniques, mais les écuries les plus fortunées continuent de dominer en maximisant les dépenses exclues et en exploitant la créativité dans la survie, comme l’écurie Haas qui achète le maximum de pièces autorisées (moteurs, suspensions) à de plus grands constructeurs pour réduire ses effectifs et ses coûts de R&D.

La profitabilité des écuries et la stratégie d’expansion globale

Pendant longtemps, la division Formule 1 des constructeurs automobiles (comme Ferrari) était vue comme une grosse dépense marketing et un moyen de promouvoir l’image de marque, la rentabilité étant secondaire. La F1 est désormais devenue un sport extrêmement rentable.

Depuis le rachat par Liberty Media en 2017, l’audience a explosé grâce à l’américanisation du sport et à l’ouverture commerciale. La série Netflix Formula 1 : Drive to Survive et le film F1 ont renouvelé la fanbase, la rendant plus jeune, éclectique, et majoritairement féminine dans la Gen Z.

L’augmentation de la visibilité et la maîtrise des coûts (via le cost cap) ont fait exploser la valorisation des écuries. La valorisation moyenne d’une écurie s’élevait à 2,3 milliards de dollars en 2024. Williams Racing, rachetée pour 180 millions de dollars en 2020, valait 1,24 milliard de dollars moins de cinq ans plus tard, soit un retour sur investissement de 600 %. Mercedes F1 a généré 120 millions de livres sterling de bénéfices en 2024, dont les dividendes ont été versés à Mercedes-Benz. McLaren a généré un bénéfice de 15 millions d’euros la même année.

Pour les constructeurs automobiles, la F1 reste une plateforme marketing technologique majeure, offrant une visibilité mondiale inégalée. L’engagement dans la F1 permet de démontrer le savoir-faire technologique et d’ingénierie (comme le transfert de technologies hybrides vers les voitures de série) face à la concurrence mondiale.

La forte rentabilité et l’explosion des valorisations ont renforcé l’exclusivité du « club des 10 ». Toute nouvelle écurie souhaitant rejoindre le championnat doit payer une taxe anti-dilution pour compenser la perte de revenus des équipes existantes. Par exemple, la taxe pour l’entrée de Cadillac en 2026 a été fixée à 450 millions de dollars, répartis entre les équipes déjà établies. L’aventure pour se lancer en F1 coûte entre 500 millions et 1 milliard de dollars avant même le premier tour de roue. Ce système est conçu pour protéger la valeur de la franchise pour les propriétaires actuels.

Conclusion

La Formule 1 a réussi sa mue d’un sport de niche ciblant les amateurs fortunés de 70 ans à une plateforme de divertissement globale, émotionnellement investie par des millions de fans. La trajectoire de croissance est assurée par l’expansion sur de nouveaux marchés (notamment les courses aux États-Unis et au Moyen-Orient) et par un engagement numérique constant (F1 TV, réseaux sociaux, collaborations avec des influenceurs).

Si les plus grandes écuries soutenues par des constructeurs automobiles gèrent encore leur participation comme une dépense marketing avec rentabilité en bonus, la structure mise en place par Liberty Media (caractérisée par un contrôle strict des dépenses techniques (Cost Cap) et une génération de revenus maximisée par la diffusion et les frais d’organisation) a transformé l’écurie F1 moyenne en un actif de plusieurs milliards de dollars.