La crise démocratique de Corée du Sud.
Dans un article publié en septembre, Charles Rat avait conté l’histoire de Park Chung-Hee, une figure clef du développement économique de la Corée du Sud. L’héritage du père du « miracle économique sud-coréen » est cependant controversé. Park Chung-Hee a, en effet, été critiqué pour ses méthodes autoritaires. Il y a un an, un autre président Sud-Coréen […]
Dans un article publié en septembre, Charles Rat avait conté l’histoire de Park Chung-Hee, une figure clef du développement économique de la Corée du Sud. L’héritage du père du « miracle économique sud-coréen » est cependant controversé. Park Chung-Hee a, en effet, été critiqué pour ses méthodes autoritaires. Il y a un an, un autre président Sud-Coréen s’est laissé tenter par une telle dérive. Le 3 décembre 2024, le président Yoon Suk Yeol déclarait la loi martiale en Corée du Sud, ce qui plongeait le pays dans une crise politique inédite. Le président Yoon déclarait la loi martiale comme nécessaire, du fait de menaces venant du voisin Nord-Coréen. Mais il a ensuite été destitué, et remplacé par celui qui était son prédécesseur, Lee Jae Myung.
Deux Corées, une histoire partagée.
Une brève perspective historique est nécessaire pour comprendre les arguments mobilisés par les deux camps aujourd’hui. Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, la péninsule de Corée est séparée en deux, le long du 38ème parallèle. Au nord, les territoires libérés par la Chine et l’URSS, au sud, ceux libérés par les Alliés, vainqueurs de la guerre du Pacifique. Les différences de régimes, et les difficultés à instaurer des démocraties de part et d’autre de la frontière exacerbent les tensions. C’est en juin 1950 que les armées du nord franchissent le 38ème parallèle, capturant Seoul et arrivant aux portes de Busan en août.
Mais les forces du sud, soutenues par les Etats-Unis, ripostent. Le débarquement à Incheon en septembre permis au sud de reprendre l’avantage, pénétrant à leur tour en territoire adverse. C’est finalement l’intervention de la République Populaire de Chine à la fin de l’année 1950 qui rétablit l’équilibre. A la fin de la guerre, en 1953, la frontière est similaire à celle qui suivait le 38ème parallèle. La vraie différence se trouve dans les pertes humaines. Plus de 700 000 au sud, et plus d’1 000 000 au nord.
Aujourd’hui encore, le conflit d’il y a plus d’un demi-siècle mobilise les esprits. En témoigne l’état officiel des relations entre les deux pays. La Guerre de Corée s’est terminée par un armistice, mais pas de traité de paix. Ainsi la guerre dure-t-elle encore officiellement.
La tentation autoritaire de Yoon Suk Yeol.
Le président conservateur de Corée du Sud avait mobilisé l’idée de menace de la part du Nord pour justifier la loi martiale. Ce régime d’exception a notamment pour effet de suspendre toutes libertés individuelles pour placer le pays sous l’autorité de l’armée. Cette démarche a rappelé celle de Park Chung-Hee, qui l’avait imposée en 1961 et 1972. Dans un pays qui a connu la dictature avant un essor démocratique, le sujet reste sensible.
Après que le président Yoon a annoncé la loi martiale, l’Assemblée nationale de Corée s’est réunie en urgence, et a voté à grande majorité une loi invalidant la décision du président. Cela a lieu alors que des militaires sont déployés dans les locaux de plusieurs médias à Séoul. L’action des parlementaires aura tué le coup de force présidentiel dans l’oeuf. De plus, et s’ajoutant à un soutien mitigé de la part des généraux, la mobilisation populaire a été décisive. Les militaires ont, heureusement, refusé le bain de sang, et ont donc de fait laissé des dizaines de milliers de Sud-Coréens manifester contre la loi martiale.
En réaction au vote des députés, le Président Yoon lève la loi martiale le 4 décembre au matin. La plus importante confédération syndicale de Corée appelle à la grève jusqu’à la démission du président, qui fait également face à une motion de destitution de la part de l’opposition. Il finit par perdre même le soutien de son propre parti.
Il est finalement destitué le 14 décembre.
Les conséquences au Sud
Les ennuis de l’ancien Président Yoon continuent. Il est aujourd’hui visé par des accusations d' »insurrection », un crime passible de lourdes peines, allant jusqu’à la mort. Il a été arrêté en janvier 2025. Du côté du pouvoir, c’est Lee Jae Myung qui assure l’alternance. Son camp est accusé par les partisans du PPP, le parti conservateur de Yoon, d’avoir une ligne trop « molle » à l’égard de la Corée du Nord. Son parti prône en effet, à l’inverse du PPP, la réconciliation plutôt que la diabolisation. En témoigne la sortie récente du Président Lee : » Je pense que je devrais présenter des excuses [à Pyongyang], mais j’hésite à le dire à haute voix ».
Le Président Lee sait cependant que de telles excuses alimenteraient l’argumentaire du PPP, faisant passer la gauche coréenne pour des partisans du Nord. Mais le travail de normalisation continue. Au Sud, on a démonté le mur d’enceintes qui hurlaient de la propagande le long de la frontière. Cette mesure symbolique illustre la bonne volonté du président.
Finalement, on peut affirmer que depuis le début de la démocratie coréenne, jamais une alternance n’aura apporté autant de changements. La peine de Yoon Suk Yeol, tant pour « insurrection » que pour « aide à l’ennemi », sera sans doute exemplaire. Un pays qui a connu la dictature dans son passé, et qui s’est vu y replonger l’espace d’une soirée, ne transige pas avec le respect de la Constitution.