Si le terrorisme jihadiste se développe fortement en Afrique depuis la fin des années 1990, ses réelles conséquences sur le Sahel et sur le reste du monde ont reçu un coup d’éclairage avec les récentes déclarations de Donald Trump. Le président américain a en effet menacé d’intervenir au Nigéria contre les groupes terroristes, avec Boko Haram en tête de proue, qui mettent en œuvre « un génocide contre les chrétiens ».

L’Afrique de l’Ouest est un terreau propice au développement du terrorisme islamiste. La pauvreté de la région et les aménités historiques en font un terreau propice jusqu’à son extension jamais atteinte aujourd’hui. Ainsi, en 2024, environ 60 % de tous les décès liés au terrorisme dans le monde ont eu lieu en Afrique subsaharienne. Ces attaques sont principalement menées par le JNIM (Groupe de soutien de l’islam et des musulmans), la principale force d’Al Qaïda en Afrique. Ce groupe a surpris par l’envergure pris en Afrique de l’Ouest.

Aujourd’hui on s’interroge sur son potentiel de devenir la prochaine base d’organisation d’attentats en Europe. En effet, de nombreux dirigeants européens ont alerté sur une possible « prise du Mali aux mains des jihadistes du JNIM ». L’expert du Sahel, correspondant pour l’AFP et RFI, Serge Daniel nous aide à voir plus clair.

Genèse d’un terrorisme nationaliste

En 1989, l’URSS admet sa défaite et retire ses troupes de la région afghane où elle menait la guerre depuis dix ans. Les nombreux combattants musulmans, venant du Maghreb et du Moyen-Orient pour combattre les Russes, célèbrent une victoire inespérée contre la 2e puissance mondiale de l’époque. Ces moudjahidines (en arabe : combattants), se rassemblent alors dans la région historique du jihad à Peshawar au Pakistan, pour attendre les instructions des chefs de guerre. De là, deux leaders et théoriciens du nouveau jihad mondial s’affrontent. Abdallah Azam prône le lancement d’un grand jihad national contre les « régimes apostats » en envoyant des petits groupes commettre des attentats directement partout dans le monde.

Cependant, c’est la doctrine d’Oussama Ben Laden, leader du principal camp d’entrainement des moudjahidines, appelé « Al Qaïda », qui est choisie par les moudjahidines. Chaque moudjahidine doit retourner dans son pays d’origine et porter localement la doctrine du jihad pour augmenter la base de ses adeptes. Parmi eux, de nombreux retournèrent en Algérie et formèrent le GIA. Ce groupe organisa plusieurs attentats en Algérie et en Europe. Chassés par les services algériens, le GIA s’implanta dans le sud de l’Algérie, à la frontière avec le Mali et se transforma en GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat).

Depuis cette base arrière qui intégra peu à peu le nord du Mali, déjà lieu de contestation indépendantiste touareg, le GSPC mena de nombreuses actions pour élargir sa zone d’influence. Pour se financer, elle enleva de nombreux touristes européens. En 2003, 32 touristes européens, principalement allemands et autrichiens, sont ainsi enlevés et échangés contre une somme estimée à 5 millions d’euros. Jusqu’à aujourd’hui environ un dizaine d’étrangers sont pris en otages et kidnappés contre rançon par des groupes terroristes en Afrique de l’Ouest chaque année.

La Bénédiction d’Al Qaïda

Le GSPC, changea plusieurs fois de nominations pour des motifs d’ alliance et de fusions avec d’autres groupes, entre ACMI, les signataires par le sang et Al Mourabitoun (« Les Almoravides »). Entre temps, ces groupes obtiennent la bénédiction et le soutien d’Al Qaïda pour agir en leur nom. Elle devient aujourd’hui le JNIM, principale force d’Al Qaïda en Afrique de l’Ouest. Le JNIM se métastase alors vers le Togo, le Nigéria et le reste de l’Afrique de l’Ouest.

Cependant, ces groupes ont pour particularité, par rapport à Al Qaïda ou l’Etat Islamique, de mener leur combat selon un agenda strictement local. Les portes paroles et chefs de guerre ne se préoccupent que de leur victoire et influence dans leur région sans se projeter vers d’autres continents. Les combattants sont recrutés dans les villages des régions conquises jusqu’au porte-parole du JNIM sud qui est touareg. En effet, la pauvreté mène de nombreux jeunes à s’engager avec le JNIM comme perspective d’un avenir meilleur ou de fuir. En effet, le nord du Mali est une des régions les plus pauvres d’Afrique avec plus de 70% de la population sous le seuil de pauvreté et une très faible densité de population.

L’engagement forcé dans les troupes légères armées du JNIM semble alors inévitable lors d’expéditions du JNIM dans les villages. Une seule solution reste alors : la fuite. En 2024, on comptait plus de 250 000 maliens qui avaient passé la frontière avec la Mauritanie, au nord-ouest du Mali. Le site InfoMigrants informe qu’ainsi les maliens sont devenus en 2024 la 1ere nationalité à tenter la traversée vers les Canaries pour intégrer l’Espace Schengen.

La zaqat, une arme redoutable

Une taxe locale, appelée « zaqat », est imposée aux habitants. Le média Jeune Afrique précise que son origine est traditionnelle dans le monde musulman et s’adresse aux musulmans aisés. Elle a ici été détournée comme une taxe de guerre et pourrait rapporter « plusieurs dizaines de millions par an » en prenant en compte le Tchad, le Nigéria et le Mali selon le chercheur au CNRS Vincent Foucher.

Serge Daniel doute cependant qu’elle suffise à financer le groupe. Des enlèvements fréquents sont alors réalisés. Dernièrement, le JNIM a revendiqué avoir enlevé 3 émiratis et ont reçu 50 millions en échange. « Une somme qu’ils mettraient des dizaines d’années à obtenir seulement par la taxation des régions sous leur contrôle. »

Aujourd’hui, le JNIM (groupe terroriste affiliée à Al-Qaïda étend son influence sur les régions du Nord du Mali. Kidal, Gao et Tombouctou ont pratiquement été reconquis. Dans la région de Gao, les terroristes ont imposé, ce mois de novembre, aux femmes d’être voilées dans les bus régionaux, sous peine de considérer les conducteurs comme des complices de l’armée malienne. Les Touaregs qui luttent pour l’indépendance de l’Azawad (la partie Nord du Mali) ont formé une alliance de circonstance avec les groupes djihadistes ayant pour but la chute du gouvernement malien.

“Wagner ne construit pas mais déconstruit”

La Junte militaire malienne met fin à l’opération Barkhane en novembre 2022. Pour les remplacer, le corps de mercenaires Wagner, dirigé par le malheureux putschiste Evgueni Prigogine, est appelé. « Payés plus de 10M de dollar/mois », selon les estimations de Serge Daniel, le principal objectif de Wagner est la reprise de la ville de Kidal, principale ville au Nord du Mali, restée 10 ans, aux mains rebelles. Cette mission n’est donc pas la même que celle de l’armée française. Cette dernière ne faisait que contenir la zone occupée par les terroristes dans la région de Kidal pour l’empêcher de se redévelopper dans le pays. L’armée française s’était alors déployée en 48h en 2011 et avait repoussé l’avancée fulgurante vers la région de Bamako du JNIM et autres groupes vers la frontière nord du Mali. 

La reprise de Kidal ici n’est pas un objectif militaire pur mais “il tenait à la nouvelle junte militaire de frapper fort pour son avènement” selon le correspondant pour l’AFP et RFI. Si Kidal fut prise par Wagner, ce succès fut relatif car “Kidal ne s’est jamais relevée de ses cendres après coups ; la mauvaise gestion de la ville a conduit à un manque de services publics. Les habitants ne sont ainsi revenu qu’en petit nombre”. De même, depuis le départ de l’armée française en 2022, le nombre d’attaques violentes des terroristes a augmenté de plus de 250 % en l’espace d’à peine deux ans, selon l’ONU.

Les mercenaires de Wagner ne sont pas non plus pures de toute exaction. Les viols et pillages de villages maliens sont monnaie courante tout comme le ciblage à tort de civils par des attaques de drone. Le recours à Africa Corps, le nouveau nom de Wagner, après le décès de son fondateur, semble alors une erreur très claire pour Serge Daniel : « Wagner ne construit pas mais déconstruit » la résistance malienne.

Après Serval, l’illusion de la MINUSMA 

Serval fut déployée par la France le 11 janvier 2013 avec un effectif de près de 2500 soldats. . La MINUSMA créée en avril 2013 par l’ONU avait pour but de prendre le relais de l’armée française. est arrivée sur le chapitre 7 de l’ONU. Les casques bleus sont ainsi déployés pour créer les conditions de paix entre le gouvernement malien et les groupes rebelles terroristes et indépendantistes Touaregs pour la libération de l’Azawad. La mission est cependant un échec car malgré le déploiement de tanks, d’avions, de casques bleus, leur non agressivité a engendré plus d’une centaine de victimes tués sur le terrain. La mission a été finalisée en 2024 en même temps que l’ordre de départ des forces française.

Barkhane, un « échec de non collaboration »

Pour Serge Daniel, l’opération Barkhane, qui a remplacé l’opération Serval en 2014, est « un échec ». Les forces françaises et européennes, censées former l’armée malienne à prendre le relais dans la résistance aux jihadistes, n’ont pas assez travaillée avec forces maliennes. Serge Daniel raconte un exemple frappant à ce sujet. Alors qu’il couvrait une séance de formation de l’armée à Koulikoro à 50km de Bamako : “L’instructeur de l’Union Européenne qui apprenait les stratégies de tir à la division malienne, parlait suédois. Pour traduire ses instruction, un européen traduisait les propos en anglais. Puis enfin un officier malien traduisait de l’anglais en français pour les troupes maliennes gouvernementales ».

Ce manque total de collaboration entre les deux armées est expliqué aux vues de notre correspondant par une peur de l’armée française de se faire subtiliser des informations sensibles sur leur position au Mali par des agents de l’armée et de subir en retour de lourdes pertes. Résultat : « aujourd’hui je n’ai pas le sentiment que l’armée malienne soit élevée en terme de professionnalisme » tranche Serge Daniel.

La chute de Bamako, vers un nouveau Califat Islamiste ?

Le JNIM a opté pour un blocus économique en empêchant l’essence d’arriver à Bamako. Cette stratégie a été choisie car le groupe jihadiste sait que leurs effectifs et leur moyens sont bien trop réduits pour prendre la capitale. Serge Daniel répond par la négative : « Bamako n’a que 3 entrées possibles par des ponts, le palais présidentiel se trouve sur les hauteurs de la ville et la ville garnison de l’armée se trouve à Kati, à 15km de Bamako ce qui permet de réagir rapidement en cas d’attaque ».

Ainsi le JNIM espère faire tomber le régime à distance en continuant ce blocus. Indirectement, le Mali tomberait alors dans une instabilité propice au groupe terroriste. En l’état actuel des choses, en effet, le JNIM ne dispose d’aucun complice dans les hommes de pouvoir. De plus, les partis politiques sont interdits. Le JNIM ne dispose donc d’aucun moyen d’influence politique. Enfin, les chefs religieux maliens, très enclins à se soulever dans la rue contre le gouvernement 5 ans auparavant, se sont aujourd’hui retirés dans la sphère privée.

Par conséquent, la population ne soutient que très peu le JNIM du fait des exactions commis par ce groupe terroriste au Nord du Mali. Peut-être la stratégie de blocus sera payante, mais les pays voisins s’organisent déjà pour fournir Bamako en essence. Mi-Novembre, le Ghana a ainsi livré 6 camions citernes à Bamako.

Vers un retour d’attentas en France

Si la mission Serval, a été déclenchée, puis maintenue avec Barkhane, c’est avant tout pour empêcher le terrorisme de s’implanter au Mali et de pouvoir alors déclencher des attentats à plus large envergure. Serge Daniel nie, « ils ont déjà à faire chez eux et mènent un agenda local. Nous ne sommes pas en présence d’une armée moderne avec une stratégie sur 5 à 10 ans. »

Cependant, les intérêts français peuvent être visés : enlèvement de touristes, attaques à la bombe d’ambassades. « Il y a une usine de production de Peugeot au Nigéria “s’il peuvent s’y attaquer ils le feront” assure M. Daniel.

Conclusion

L’Afrique est depuis plusieurs dizaine d’années le continent le plus convoité par les puissances mondiales. Pétrole en Algérie, Coltan, or et lithium en République Démocratique du Congo…, les Chinois, Français, Américains et Russes ont pris les devants de ce nouveau “scramble for Africa” depuis la deuxième moitié du XXe siècle. Ils ne laisseront donc pas sans sourciller les bandes jihadistes déstabiliser cette région comme le montrait les déclarations du président Trump.

Entre lente prise de conscience de sa puissance et enchainement aux puissances néo-impérialistes plus intéressées par ses mines que pour protéger sa population, le JNIM a bien des années prospères devant lui.