Rachat du Telegraph : comment le Daily Mail bâtit un empire médiatique
La récente annonce du rachat du Telegraph Media Group (TMG) par le groupe Daily Mail and General Trust (DMGT) pour environ 500 millions de livres sterling a provoqué un électrochoc dans le paysage médiatique britannique. Après l’abandon brutal de la tentative de rachat par le fonds américain RedBird Capital Partners et son partenaire d’Abou Dhabi, IMI, l’accord conclu promet de fusionner deux grandes marques de la droite conservatrice britannique. Ce rapprochement survient alors que la presse traditionnelle est confrontée à l’érosion des revenus imprimés, à la montée en puissance du numérique et à des exigences réglementaires renforcées en matière de pluralité. L’opération, qui doit encore être validée par l’autorité de la concurrence et la ministre de la Culture, pourrait redessiner durablement le paysage médiatique du Royaume‑Uni.
L’évènement et ses acteurs
Le 22 novembre 2025, le Financial Times a révélé que DMGT avait conclu un accord avec RedBird IMI pour reprendre la totalité du Telegraph Media Group, propriétaire du quotidien conservateur The Telegraph et de son édition dominicale. La valeur de l’opération, environ 500 millions de livres sterling, permettra de rembourser les fonds injectés par le consortium RedBird‑IMI lors de la reprise temporaire du titre. Quelques jours auparavant, le fonds américain avait annoncé qu’il renonçait à son offre en raison des incertitudes liées au calendrier d’approbation et de l’opposition interne au sein de la rédaction. Les négociations exclusives entre DMGT et RedBird prévoient désormais de finaliser les modalités et de déposer rapidement un dossier auprès des autorités.
Le Telegraph, fondé en 1855 et surnommé « Torygraph » par ses détracteurs, était en vente depuis 2023 après que Lloyds Banking Group a saisi le titre afin de recouvrer une dette contractée par la famille Barclay. Le gouvernement britannique a entre‑temps modifié la loi pour empêcher que des États étrangers contrôlent des titres d’information, limitant à 15 % la participation d’un fonds souverain comme l’entreprise publique émirienne IMI. Cette intervention a contribué à l’échec du projet RedBird‑IMI et a ouvert la voie à DMGT.
Les motivations et le plan d’affaires de DMGT
Depuis plusieurs années, Lord Rothermere, héritier de la dynastie Harmsworth et propriétaire du Daily Mail, rêvait de réunir deux des principaux quotidiens de droite du pays. Le rachat du Telegraph doit permettre à DMGT d’accroître sa puissance, de réaliser des économies d’échelle et d’investir dans le développement international de la marque. Selon le communiqué du groupe, l’objectif est d’ »accélérer l’expansion internationale du Telegraph, avec une attention particulière pour les États‑Unis« , un marché où le Daily Mail possède déjà de solides bases grâce à son site MailOnline et à son application Mail+. DMGT s’est engagé à préserver l’indépendance éditoriale du Telegraph tout en mettant à disposition des ressources financières pour moderniser la rédaction et renforcer son offre numérique.
L’opération s’inscrit dans un contexte de concentration des médias. Avec ce rachat, DMGT détiendrait plus de la moitié du lectorat des quotidiens payants au Royaume‑Uni, se rapprochant du conglomérat de Rupert Murdoch (News UK) qui possède The Sun et The Times. La ministre de la Culture, Lisa Nandy, et l’Autorité de la concurrence (CMA) devront évaluer l’impact sur la pluralité des voix et pourraient exiger la cession de certains titres afin de limiter la domination de DMGT.
Des acquisitions en série et une stratégie de consolidation
Ce n’est pas la première fois que DMGT étend son portefeuille. En novembre 2019, le groupe a racheté le quotidien i et son site pour 49,6 millions de livres sterling. Cette opération a porté la part de marché de DMGT à environ 29 % du secteur de la presse nationale, juste derrière News UK. Lord Rothermere s’était alors engagé à préserver l’indépendance politique du i tout en intégrant les fonctions commerciales et technologiques à celles du groupe pour générer des économies. Les autorités de la concurrence ont finalement approuvé la transaction en mars 2020, considérant qu’elle ne portait pas atteinte à la pluralité des opinions.
En mars 2021, DMGT a mis la main sur le magazine de vulgarisation scientifique New Scientist pour 70 millions de livres sterling. L’acquéreur a promis de garantir l’indépendance rédactionnelle du titre et de soutenir sa croissance internationale, prouvant que la stratégie de DMGT consiste à diversifier ses revenus en s’appuyant sur des marques fortes. New Scientist, qui comptait alors environ 120 000 exemplaires vendus chaque semaine et réalisait plus de 7 millions de livres de bénéfices, apporte au groupe un public de niche à forte valeur ajoutée et un potentiel de développement numérique et événementiel.
Les autres acteurs et l’évolution du marché
Le rachat du Telegraph intervient dans un contexte de recomposition globale des médias. En 2019, le groupe belge Mediahuis a acquis Independent News & Media, éditeur de l’Irish Independent et du Sunday Independent, pour 145,6 millions d’euros. Cette opération a mis en lumière la fragilité de certains groupes familiaux et l’arrivée d’investisseurs étrangers en quête d’actifs sous‑valorisés. Au Royaume‑Uni, la vente du Telegraph a attiré des acteurs aussi variés que le géant allemand Axel Springer, le groupe belge Mediahuis ou le fonds britannique Paul Marshall. Cependant, la présence de fonds souverains ou d’investisseurs proches d’États autoritaires a suscité la vigilance des autorités.
Pour renforcer leur modèle économique, de nombreux éditeurs misent désormais sur les abonnements numériques et la diversification des services. En juillet 2023, Telegraph Media Group annonçait avoir atteint 734 000 abonnements payants mais restait loin de son objectif d’un million. La direction a alors racheté le Chelsea Magazine Company, éditeur de titres comme The English Home et Classic Boat, afin d’ajouter 90 000 abonnements supplémentaires, principalement aux États‑Unis. Une mise à jour publiée en janvier 2024 indique que TMG compte désormais plus d’un million d’abonnements, dont 688 000 abonnements numériques et 230 000 provenant de produits annexes (vin, jeux et magazines). L’investissement dans de nouveaux contenus numériques (puzzles, podcasts, santé, vidéos YouTube) a permis d’augmenter l’ARPS (revenu moyen par abonnement) à 145,91 £.
Les enjeux de pluralité et les réactions politiques
L’annonce du rapprochement entre le Daily Mail et le Telegraph a relancé le débat sur la pluralité des médias et la concentration des voix conservatrices. Les titres de DMGT et ceux de News UK représenteront, une fois la fusion achevée, une part considérable du marché de l’information payante. Lors de l’acquisition du i en 2019, le leader travailliste Jeremy Corbyn avait dénoncé la mainmise de « deux magnats de la presse » sur la moitié des principaux quotidiens et appelé à une réglementation plus stricte.
Le gouvernement a adopté en 2023 une législation visant à empêcher les États étrangers de contrôler des médias britanniques et à renforcer le pouvoir de l’exécutif dans l’examen des acquisitions. Dans le cadre du dossier Telegraph, la Ministre de la Culture, Lisa Nandy devra décider si l’opération est conforme à l’intérêt public. L’Autorité de la concurrence et des marchés (CMA) évaluera également l’impact sur la concurrence. Des personnalités proches du dossier ont suggéré que DMGT pourrait proposer la revente du quotidien gratuit Metro ou du i pour obtenir le feu vert des autorités. La CMA et l’Ofcom disposeront de six mois pour se prononcer et pourront solliciter l’avis du Parlement.
Perspectives et conclusion
Si elle est approuvée, l’intégration du Telegraph au sein de DMGT devrait donner naissance à un groupe multimédia de droite inégalé en Europe. L’empreinte internationale du Daily Mail, grâce à MailOnline et aux investissements dans les États‑Unis, offre au Telegraph un tremplin pour conquérir de nouveaux marchés anglophones. Les synergies commerciales (ventes croisées d’abonnements, régie publicitaire commune, mutualisation des impressions et des services informatiques) pourraient générer d’importantes économies. En parallèle, la transition vers des modèles par abonnement et l’enrichissement de l’offre numérique (podcasts, vidéos, services de santé) constituent des leviers essentiels pour compenser la baisse des ventes de journaux et la volatilité du marché publicitaire. Cependant, cette concentration pose des questions de gouvernance et de pluralité. L’union de deux voix influentes de la droite risque d’accentuer la polarisation du débat public et de marginaliser des opinions minoritaires. Les autorités devront veiller à ce que l’indépendance éditoriale soit respectée et que des mesures soient prises pour préserver un écosystème médiatique diversifié. Au‑delà de l’enjeu politique, cette opération illustre la nécessité pour les groupes de presse de se réinventer face à la révolution numérique. La réussite de DMGT reposera sur sa capacité à transformer des marques historiques en plateformes multi‑canal et à fidéliser des lecteurs prêts à payer pour un contenu de qualité.