Le forfait fiscal grec de 100 000 € : un outil d’attractivité pour les grandes fortunes
Le 8 septembre 2026, The Guardian et Bloomberg rapportaient que Chris Rokos, fondateur de Rokos Capital Management et présenté comme le troisième contribuable individuel britannique dans la Sunday Times Tax List, avec environ 330 millions de livres d'impôts au titre de l'année 2025, prépare un transfert de sa résidence fiscale vers la Grèce. Ce projet met en lumière le forfait fiscal grec.

Ce projet met en lumière un dispositif fiscal grec particulièrement ciblé : l’article 5A du Code grec de l’impôt sur le revenu permet, sous certaines conditions, aux personnes transférant leur résidence fiscale en Grèce d’opter pour un impôt forfaitaire annuel de 100 000 € sur leurs revenus de source étrangère.
Au-delà du cas Rokos, ce mécanisme permet d’observer une tendance plus large : plusieurs États européens ont conçu ou adapté des régimes destinés à attirer des contribuables très mobiles. La question n’est donc pas seulement de savoir combien coûte le régime grec, mais aussi ce qu’il révèle de la concurrence fiscale européenne.
Chris Rokos, illustration d’une mobilité fiscale encore difficile à mesurer
Chris Rokos a fondé Rokos Capital Management en 2015, après avoir cofondé Brevan Howard Asset Management. Son fonds macro gère plusieurs dizaines de milliards de dollars.La Sunday Times Tax List 2026 le classe parmi les contribuables individuels ayant acquitté les montants d’impôt les plus élevés au Royaume-Uni. Il a payé environ 330 millions de livres d’impôts pour l’exercice 2025.
Son projet de départ intervient après une réforme importante du système fiscal britannique. Depuis le 6 avril 2025, le régime Foreign Income and Gains (FIG) remplace l’ancien régime des non-domiciliés. Sous conditions, les nouveaux résidents éligibles peuvent en bénéficier pendant quatre années fiscales. Le régime exonère certains revenus et gains étrangers durant cette période.
La réforme a également modifié les règles applicables à l’Inheritance Tax (impôt sur les successions). La règle des « dix ans de résidence » ne suffit plus à elle seule. L’exposition aux actifs étrangers dépend désormais de la notion de long-term UK residence, fondée sur l’historique de résidence sur les vingt années fiscales précédentes. Cette exposition peut continuer à produire des effets après le départ du contribuable
La presse a rapporté plusieurs départs de grandes fortunes britanniques depuis la réforme. Mais il convient de distinguer ces cas individuels d’un phénomène statistiquement établi à grande échelle. Les données disponibles sur les contribuables non-domiciliés ne suffisent pas à mesurer précisément un éventuel « exode fiscal » des grandes fortunes. Le cas Rokos constitue donc surtout une illustration spectaculaire d’une mobilité fiscale. Son ampleur économique reste encore à documenter.
L’article 5A : un forfait de 100 000 € sur les revenus étrangers
Un impôt forfaitaire qui se substitue à l’imposition ordinaire
L’article 5A de la loi grecque 4172/2013 permet à une personne qui transfère sa résidence fiscale en Grèce d’opter pour un impôt annuel forfaitaire de 100 000 € sur ses revenus de source étrangère, sous réserve de satisfaire aux conditions prévues par la loi. Le dispositif est distinct de l’imposition des revenus de source grecque, qui restent soumis aux règles de droit commun.
Le régime peut s’appliquer pendant quinze années au maximum. Le contribuable peut également l’étendre à des membres de sa famille moyennant un forfait supplémentaire de 20 000 € par personne. Le dispositif prévoit également, sous les conditions fixées par le texte, une exonération des droits grecs de succession et de donation.
Un accès soumis à des conditions précises
L’accès au régime n’est pas automatique. Le candidat ne doit notamment pas avoir été résident fiscal grec pendant au moins sept des huit années précédant son transfert de résidence. Il doit également réaliser un investissement d’au moins 500 000 € en Grèce dans les formes prévues par l’article 5A, dans le délai fixé par le dispositif.
Sur le plan procédural, la demande doit être introduite auprès de l’administration fiscale grecque dans les délais prévus par la réglementation. L’investissement doit ensuite être justifié auprès de l’administration selon les modalités applicables. Le dispositif repose donc sur un changement réel de résidence fiscale et sur des conditions patrimoniales vérifiables.
Un régime particulièrement intéressant pour les revenus étrangers élevés
L’intérêt économique du forfait dépend directement du niveau et de la nature des revenus étrangers du contribuable. Plus ces revenus sont importants, plus la différence potentielle avec une imposition de droit commun peut devenir significative. La comparaison exacte ne peut toutefois pas être réduite à un simple calcul de taux : elle dépend notamment de la nature des revenus, de leur source et des conventions fiscales applicables.
Le taux marginal grec de l’impôt sur le revenu des personnes physiques peut atteindre 44 % pour certaines catégories de revenus. Le forfait de 100 000 € cible donc une population très spécifique : des contribuables disposant de revenus étrangers suffisamment élevés pour que la logique d’un impôt fixe puisse devenir financièrement attractive.
La Grèce dans la compétition fiscale européenne
Le mécanisme grec s’inscrit dans une tendance plus large. L’Italie dispose elle aussi d’un régime forfaitaire pour certains nouveaux résidents, prévu par l’article 24-bis du TUIR. Pour les personnes transférant leur résidence en Italie à compter du 1er janvier 2026, le montant forfaitaire a été porté de 200 000 € à 300 000 € par an ; le montant applicable aux membres de la famille concernés a été porté de 25 000 € à 50 000 €. La durée maximale du régime reste fixée à quinze ans.
La France suit une logique différente. L’article 155 B du Code général des impôts prévoit un régime d’impatriation destiné à certaines personnes venant s’établir en France, avec notamment une exonération partielle de certains éléments de rémunération et, sous conditions, de certains revenus de capitaux mobiliers et plus-values de source étrangère. Il ne s’agit toutefois pas d’un forfait comparable aux 100 000 € grecs ou aux 300 000 € italiens.
Le Portugal a par ailleurs remplacé son ancien régime de résident non habituel par le dispositif IFICI, entré en vigueur en 2024 et réservé à certains profils qualifiés (recherche scientifique, enseignement supérieur, postes en R&D ou dans des entreprises à avantages fiscaux notamment). Ce régime applique un taux forfaitaire de 20 % sur les revenus d’activité de source portugaise et exonère, pendant dix années consécutives, certains revenus étrangers (dividendes, intérêts, plus-values), à l’exclusion des pensions étrangères, désormais soumises au barème progressif ordinaire.
Une concurrence fiscale difficile à mesurer
Le cas Rokos permet finalement d’observer la logique à l’œuvre : lorsqu’un contribuable dispose d’un patrimoine et de revenus largement internationaux, le choix du pays de résidence peut devenir un élément à part entière de sa stratégie patrimoniale. La réforme britannique et le régime grec illustrent deux réponses différentes à cette mobilité : l’une a restreint l’ancien avantage des non-doms, l’autre propose un forfait destiné précisément à attirer certains nouveaux résidents.
Les cas individuels comme celui de Chris Rokos montrent que ces arbitrages existent, mais ils ne suffisent pas à mesurer leur impact collectif sur les recettes fiscales ou sur l’activité économique des pays concernés.
