Une dette colossale aux contours opaques

L’ampleur de la tâche est vertigineuse. Les estimations de la dette publique et parapublique vénézuélienne, incluant les obligations d’État, les créances bilatérales (notamment envers la Russie et la Chine) et la dette de la compagnie pétrolière nationale PDVSA, varient considérablement. Comme le rappelle Florian Bouhot dans Le Parisien, citant les estimations de chercheurs et d’économistes, cette dette pourrait osciller entre 170 et 250 milliards de dollars, représentant potentiellement « 300 % du PIB vénézuélien aujourd’hui ».

L’un des défis majeurs pour les équipes de Sovereign Advisory réside dans l’asymétrie et l’absence d’information. D’après Courrier international, l’analyste Alejandro Grisanti souligne que « toute cette entreprise est compliquée par le fait que l’État vénézuélien n’a pas publié de données financières qui soient complètes et détaillées depuis dix ans ». Laura Taloc, journaliste pour l’édition française du magazine TIME, précise qu’il s’agit ainsi de « l’une des plus grandes restructurations de dette de tous les temps », nécessitant une opération « comparable au sauvetage de l’économie grecque ».

L’attribution du mandat : entre expertise technique et réseaux d’influence

La sélection de Centerview Partners s’est opérée dans un contexte de vive concurrence avec des acteurs historiques du conseil aux gouvernements, tels que Lazard et Rothschild. Pour justifier ce choix, Armelle Bohineust souligne dans Le Figaro les arguments du banquier français, qui affirme : « Nous avons gagné ce mandat car nous avons une compréhension unique du pays. Personne n’en a la même connaissance ni la même pratique que nous sur le plan économique ». Matthieu Pigasse s’appuie en effet sur une longue expérience sud-américaine et sur son équipe composée notamment d’Hamouda Chekir et de Charles Albinet, avec lesquels il a déjà géré les crises grecque, argentine et ukrainienne.

Toutefois, les modalités de cette nomination soulèvent des interrogations dans la sphère financière. Dans Le Monde, les journalistes Nicolas Chapuis et Lucie Robequain rapportent les vives réactions de la concurrence : « Le contrat décroché par Centerview est baroque. Il n’y a pas eu d’appel d’offres. C’est la première fois qu’une puissance étrangère, les États-Unis, sélectionne la banque conseil d’un autre pays ». Ils ajoutent que « le FMI n’est même pas dans la boucle », ce qui dénote une approche peu orthodoxe dans la gestion des crises souveraines.

Le journaliste de Marianne, Emmanuel Lévy, met en lumière le rôle présumé de Mauricio Claver-Carone, ancien envoyé spécial de Donald Trump pour l’Amérique latine. Il note que ce dernier, qualifié de « facilitateur idéologique », aurait activement plaidé pour la banque auprès de Caracas et de Washington. Bien que Matthieu Pigasse démente formellement toute interaction avec les autorités américaines ou M. Claver-Carone pour l’obtention de ce contrat, les liens indirects continuent d’alimenter les spéculations.

Les perspectives de marché et de soutenabilité

Sur le plan strictement financier, les enjeux sont massifs tant pour les créanciers (parmi lesquels BlackRock, Fidelity ou T. Rowe Price) que pour les conseillers. Florian Bouhot, du Parisien, n’hésite pas à écrire qu’il s’agit du « plus grand coup qu’il [Matthieu Pigasse] pourrait être amené à réaliser », les banques d’affaires percevant des commissions fixes auxquelles s’ajoutent des parts proportionnelles au montant de la dette restructurée, ce qui rend l’opération « extrêmement rentable ».

L’objectif affiché par Centerview est de présenter une analyse de soutenabilité de la dette et un cadre macroéconomique dès le mois de juin, en vue d’alléger le fardeau obligataire et de réintégrer le pays sur les marchés internationaux. Néanmoins, les pertes pour les investisseurs, couramment appelées haircuts, s’annoncent d’ores et déjà massives. Les obligations s’échangeant actuellement autour de 40 % de leur valeur nominale, les analystes anticipent un effacement de la dette pouvant dépasser les 60 %.

Si la conclusion d’un accord global est espérée par la banque d’ici fin 2026 ou courant 2027, le processus exigera une navigation complexe entre les intérêts des fonds vautours américains, les exigences géopolitiques de Washington et les dettes bilatérales contractées auprès de la Chine et de la Russie.