L’Ethiopie n’est pas insolvable, elle est illiquide. Là est le principal problème de sa dette. Entre 2020 et 2024, l’Éthiopie a réalisé en moyenne une croissance annuelle de 6,8 %. Sa croissance s’est appuyée sur plusieurs secteurs comme l’agriculture, les services et le transport aérien dans un continent où la croissance subsaharienne n’atteignait pas la barre des 4%. Ce rythme ne fut cependant pas suffisamment important pour parvenir à neutraliser tous les coups durs subis par l’Éthiopie comme la pandémie de Covid-19, et surtout le conflit du Tigré qui lui a coûté au total près de 20 milliards de dollars. Ces crises ont fini par épuiser les réserves de change et par aggraver les indicateurs de liquidité externe. Si on ne procédait pas à une restructuration, le remboursement de sa dette aurait englouti en 2028 l’équivalent de 18 % des recettes générées par ses exportations, dépassant ainsi les 15 % fixés comme limites du cadre de viabilité de la dette du FMI pour les pays à faible revenu.

Sur 29 milliards de dollars de dette extérieure totale, la dette multilatérale (FMI, Banque mondiale, Banque africaine de développement) est d’emblée exclue du périmètre de restructuration. Contractée à des conditions concessionnelles, elle bénéficie d’un statut de créancier privilégié dont le respect conditionne l’accès futur du pays aux marchés de capitaux. Les créanciers bilatéraux doivent, eux, réaménager environ 8 milliards de dollars. Parmi eux, la Chine seule en détient 7 soit 90 % de la dette bilatérale et 25 % de la dette extérieure totale.

À côté de cette position écrasante, un eurobond d’un milliard de dollars, émis en décembre 2014 au coupon de 6,625 %, semble presque anecdotique : 3,5 % du stock total. Il concentre pourtant l’attention des observateurs sur les années suivantes parce que c’est par lui que les marchés scrutent l’Éthiopie, et c’est lui que les fonds ont en portefeuille.

En février 2021, l’Éthiopie sollicite officiellement le G20 Common Framework, mécanisme de coordination créé en novembre 2020 pour réunir créanciers bilatéraux officiels, dont la Chine, et créanciers privés, afin d’éviter les restructurations fragmentées et les comportements de passager clandestin.

Mais le dispositif repose sur un préalable qui se révèle rapidement paralysant. Un programme d’ajustement doit être validé par le FMI avant toute négociation : c’est lui qui définit l’enveloppe d’allègement nécessaire et les réformes à engager. Or le FMI conditionne son accord aux assurances de financement des créanciers bilatéraux, lesquels attendent le programme FMI pour s’engager. Personne ne bouge en premier. La guerre du Tigré, en maintenant le pays dans une incertitude politique totale, achève de paralyser les arbitrages pendant deux ans.

L’accord de paix de Pretoria de novembre 2022 relance les discussions. Mais le temps perdu a un coût. En décembre 2023, faute d’accord, l’Éthiopie suspend les paiements sur son eurobond à l’expiration du délai : c’est le défaut souverain. Un comité de créanciers privés se constitue aussitôt, réunissoant Morgan Stanley Investment Management, Franklin Templeton, VR Capital et Farallon. Ces distressed debt funds ont souvent acquis les obligations éthiopiennes à prix décoté, précisément en anticipant l’ouverture d’une restructuration. Leur logique est celle du marché secondaire de la détresse souveraine : acheter la dette d’un État, négocier le meilleur recouvrement possible, menacer d’un recours judiciaire si nécessaire. 

Au cœur du Common Framework se trouve un principe : la comparabilité de traitement. Il exige que l’ensemble des créanciers consente à un effort équivalent, mesuré selon trois paramètres : la réduction nominale du service sur la durée du programme FMI, l’allongement des maturités et la réduction de la valeur actuelle nette (VAN) des créances.

Ce principe vise à prévenir le free riding, comportement par lequel un créancier laisserait les autres absorber l’effort d’allègement tout en récupérant son dû sans concession. Mais dans le cas éthiopien, il produit un effet pervers majeur. Les créanciers privés ne peuvent vérifier si les conditions qui leur sont soumises respectent ce principe sans avoir accès aux termes que les créanciers officiels ont acceptés.

La posture de Pékin n’arrange rien. La Chine préfère systématiquement allonger la durée de ses prêts plutôt qu’en réduire la valeur nominale. 

Ce choix n’est pas qu’une posture technique : il reflète une contrainte institutionnelle et une vision politique. Les prêts souverains chinois sont portés par des banques d’État (Exim Bank, China Development Bank) dont les bilans ne peuvent pas officiellement afficher des pertes sans implications politiques internes. Accepter une décote nominale reviendrait à reconnaître publiquement un échec, ce qu’aucun appareil d’État chinois n’est structurellement en mesure de faire. Plus profondément, Pékin refuse de s’inscrire dans une architecture multilatérale de résolution de dette qu’elle n’a pas co-construite et dont elle conteste la légitimité implicite, celle du Club de Paris, des institutions de Bretton Woods, d’un ordre financier pensé sans elle. Le blocage éthiopien n’est donc pas un accident de négociation : c’est le symptôme d’une fracture de gouvernance mondiale

En juillet 2024, l’Éthiopie signe un programme de crédit élargi de 3,4 milliards de dollars sur quatre ans avec le FMI, conditionné notamment à la libéralisation du taux de change. La dépréciation du birr qui s’ensuit dépasse les 60 %. Le choc est brutal pour l’économie. Mais pour les institutions de Bretton Woods, c’est la preuve d’un engagement sincère dans l’ajustement. La Banque mondiale suit avec 1,5 milliard de dollars d’appui budgétaire. En mars 2025, l’Éthiopie conclut un accord de principe avec ses créanciers bilatéraux officiels portant sur 8,4 milliards de dollars, avec un allègement du service de la dette de 2,5 milliards sur trois ans. La Chine valide. C’est une étape décisive et, pour Addis-Abeba, une victoire politique autant que financière.

Cependant, les créanciers privés demeurent hors du périmètre. De plus, en octobre 2025, les négociations avec le comité obligataire échouent. Des concessions avaient pourtant été faites : une décote de 18 % sur le nominal assortie d’un value recovery instrument (VRI), mécanisme de dette liant une partie des remboursements aux performances futures des exportations relativement aux projections du FMI. Ce type d’instrument dont l’usage se répand dans les restructurations modernes de la Zambie au Sri Lanka repose sur une idée séduisante : partager le risque de scénario entre débiteur et créanciers. Si l’économie surperforme les hypothèses du FMI, les créanciers récupèrent davantage ; si elle les déçoit, la perte est absorbée sans renégociation. Mais le calibrage du VRI, l’impossibilité de vérifier sa comparabilité avec les conditions chinoises, et l’opacité persistante de l’accord bilatéral ont eu raison de toute tentative d’accord. 

Les conséquences de la lenteur des négociations sont importantes. Entre décembre 2023 et décembre 2025, le birr est passé de 55 à plus de 150 pour un dollar. La restructuration obtenue ne couvre finalement qu’une fraction des pertes de valeur accumulées pendant les négociations elles-mêmes. 

Le Common Framework a montré ses limites structurelles : paralysie des acteurs et incapacité d’adaptation aux multicrises qui frappent parfois les pays en développement. L’Éthiopie est, malgré elle, un cas révélateur des écueils d’une architecture internationale de la dette qui peine à améliorer son traitement des dettes souveraines.