Partie 1 – Comment l’IA dicte désormais le succès militaire
Alors que l'IA connait des innovations chaque jour, les armées sont loin d'être laissées à l'écart. L'IA militaire est aujourd'hui un avantage décisif apporté en particulier aux soldats sur le front des guerres actuelles

L’intelligence artificielle a quitté les laboratoires pour s’installer sur les théâtres d’opérations. Des drones autonomes kamikazes aux calculs de missiles balistiques en temps réel, une course technologique mondiale s’est enclenchée, portée par une conviction partagée : celui qui prendra du retard sur l’IA militaire pourrait devenir la prochaine grande puissance perdante.
Une IA militaire invisible pour le grand-public
Quand on évoque le militaire et l’IA, l’imaginaire collectif convoque souvent les applications liées au terrain : drones, défense anti-aérienne intelligente. Cette vision, nourrie par le cinéma, occulte un potentiel d’utilisation de l’IA peu visible pour un public non averti. L’IA commence à irriguer aujourd’hui l’ensemble des processus de décision militaire, du renseignement à la logistique en passant par la guerre électronique.
L’IA dans le militaire a un potentiel illimité. Elle peut être utilisée dans tous les processus de décision tels que le renseignement, la surveillance et la reconnaissance ; la maintenance et la logistique ; le commandement et le contrôle (y compris le ciblage) ; la guerre de l’information et électronique ; et les systèmes autonomes. Ses capacités hors-norme de calcul, d’analyses photos et vidéos parfois en temps réel, d’innovation et de gestion intelligente de la logistique font de cet outil une innovation à ne pas négliger depuis un peu moins de 10 ans.
Concrètement, l’IA aide aujourd’hui sur le terrain à analyser des millions d’images satellites, à calculer en temps réel les trajectoires de missiles balistiques, à améliorer l’analyse satellite, ou encore à mener des opérations de cyberattaque. Son impact sur la logistique est encore plus grand : maintenance prédictive, gestion des chaînes d’approvisionnement, systèmes de commandement et de contrôle. Les fameux « killer robots », capables d’identifier et d’engager une cible sans validation humaine, ne représentent en réalité que la partie la plus visible, et la plus polémique, d’un iceberg technologique bien plus large.
Washington et Pékin, deux visions d’une même course
Aux États-Unis, la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) pilote le programme Air Combat Evolution, qui vise à automatiser le pilotage de chasseurs F16, F22 et F35 aux côtés de flottes de drones autonomes. En outre, le géant de la gestion, du croisement et de l’assemblage de données Palantir collabore étroitement avec le ministère de la Défense américain et les renseignements pour intégrer l’IA dans les processus de ciblage et d’analyse militaire (et intérieur). En effet, Il est essentiel pour les Etats-Unis de rester le 1er exportateur d’armes au monde et de garder une avance technologique parmi ses concurrents.
De l’autre côté du Pacifique, la Chine a achevé le développement dans sa flotte de guerre du Liaowangzhe II, un bateau de patrouille de 8 mètres sans matelots doté d’un système de navigation, d’identification des cibles et de frappe complètement autonome. Il peut combiner sa stratégie d’attaque avec d’autres navires du même type dans une stratégie navale d’essaim appelée “shark swarming”. Equipé de 4 missiles pouvant frapper des cibles jusqu’à 5 kilomètres de distance, la Chine est le 2e pays à avoir développé cet engin, après Israël, une année avant en 2017. Pékin mise également sur l’amélioration de ses systèmes de défense anti-aérienne grâce à l’IA pour protéger Taïwan d’un éventuel raid aérien. Bien que ce genre de système létal peut être dirigé entièrement par IA, le commandement militaire peut reprendre la main à tout moment sur ce genre d’appareils grâce au mode “remote” ou “semi autonomous”. Mais la possibilité pour une puissance de posséder ce genre d’appareils létaux autonomes est frappante.
Cette rivalité ne date pas d’hier. Dès 2017, la Chine a affiché sa volonté d’accélérer « l’intelligentisation » militaire, un concept mêlant intégration d’IA, de calcul quantique et de big data. Les États-Unis avaient anticipé ce virage dès 2015 en inscrivant l’IA comme avantage compétitif central dans leur « troisième stratégie de compensation », renforcée ensuite par la stratégie IA du Département de la Défense en 2018. Pour ces deux puissances, le motif stratégique est limpide : ni Washington ni Pékin ne veut se retrouver du côté des perdants d’un basculement technologique comparable, selon certains experts, au moment nucléaire de l’après-guerre. On parle désormais d’un « moment Oppenheimer » de l’IA, où l’innovation serait si puissante qu’elle changerait irréversiblement les rapports de force mondiaux.
Le Haut-Karabakh, les premiers pas de l’IA sur le théâtre de guerre
Loins des théories et des laboratoires des grandes puissances mondiales, c’est là où la nécessité prime, sur les terrains de guerre, que l’IA s’implémente le plus rapidement dans les armées. La guerre de 44 jours au Haut-Karabagh, entre fin septembre et le 10 novembre 2020 est un des premiers théâtres de guerre où l’IA a démontré son efficacité sur le terrain. L’Azerbaïdjan a envahi le Haut Karabakh, sous contrôle arménien à ce moment. Grâce à la manne pétrolière, son armée a pu se procurer des armements de nouvelle pointe achetés à ses alliés israéliens et turcs. Les drones autonomes turcs sont des TB2 et ceux israéliens de modèle Harop, Orbiter, Skystriker.
Grâce à des attaques en essaim coordonnées par IA, ces drones ont réussi à saturer les défenses aériennes arméniennes pour la plupart obsolètes, et à détruire de nombreux blindés. L’armée de l’air régulière a pu ensuite pilonner les positions adverses sans riposte ce qui a grandement facilité la conquête de cette région par l’Azerbaidjan. Pour la première fois, un théâtre de guerre a vu une armée conventionnelle gagner une guerre grâce à l’utilisation stratégique de l’IA mêlée avec des systèmes autonomes.
L’IA militaire en Ukraine : survivre ou mourir
En Ukraine, l’IA est une question de survie face au brouillage électronique russe. Des escadrons ukrainiens ont créé des drones kamikazes autonomes capables de frapper en essaim (swarming) jusqu’à 60 km. Cette autonomie complète rompt avec les standards habituels qui imposent un contrôle humain. De son côté, la Russie déploie le robot blindé « Marker ». Cet engin autonome identifie les cibles occidentales, gère ses priorités et décide seul d’ouvrir le feu.
Sur le terrain, l’éthique cède le pas à l’urgence opérationnelle et au manque d’hommes. Si l’artillerie assistée par IA requiert souvent une validation humaine du tir, certains soldats préfèrent l’automatisation totale pour gagner en rapidité, malgré les risques de piratage, de bugs ou de tirs fratricides. Des combattants modifient eux-mêmes le code pour contourner les ordres et survivre. Parallèlement, les grandes puissances profitent de ce flou juridique pour tester et perfectionner leurs armes en conditions réelles auprès de futurs acheteurs.
L’Ukraine compense face à la Russie grâce à un modèle d’innovation citoyen et décentralisé. Des particuliers, inventeurs et PME conçoivent rapidement des armes adaptées au front, loin des lourdeurs des géants de l’armement. Ce réseau repose sur la plateforme gouvernementale Brave1, lancée en avril 2023. Les prototypes y sont validés dans une procédure d’urgence, permettant à chaque unité militaire de commander directement parmi des milliers d’équipements selon ses besoins immédiats.
Acheter plus vite : la révolution silencieuse des marchés publics militaires
Le fonctionnement traditionnel des marchés publics de défense a toujours privilégié la lenteur, précisément pour garantir un matériel sûr et technologiquement abouti. Le F35 en est l’exemple emblématique : plus de quinze ans se sont écoulés entre sa conception et la livraison du premier appareil. Mais ce modèle est aujourd’hui frontalement remis en cause par le rythme de l’IA, où un équipement peut devenir obsolète en une seule année sur le terrain. Face à ce constat, la plupart des armées préfèrent désormais un produit moins performant mais livré rapidement plutôt qu’un système parfait qui arriverait trop tard. Devant la commission de défense de la Chambre des communes britannique, Palantir et Anduril ont d’ailleurs indiqué que leurs lignes de production se comptaient en semaines, voire en mois, un rythme totalement incompatible avec la bureaucratie d’acquisition classique.
Plusieurs États ont donc entrepris de réinventer leurs procédures d’achat pour suivre ce tempo. Aux États-Unis, l’initiative Replicator du Département de la Défense, lancée en août 2023, s’est directement inspirée du déploiement ukrainien de drones à bas coût. Elle impose le déploiement de plusieurs milliers de systèmes autonomes consommables en seulement 18 à 24 mois, contre plusieurs années habituellement, grâce à une procédure d’appel d’offres ouverte appelée « commercial solutions opening », qui contourne les lourdes réglementations fédérales d’acquisition classiques. Le Royaume-Uni a suivi une logique similaire avec son nouveau modèle d’accès au marché public militaire, qui plafonne désormais les délais à cinq ans pour les programmes d’équipement et trois ans pour les programmes numériques. Le ministère britannique de la Défense parle même d’une approche « en spirale » : livrer rapidement une capacité minimale déployable, puis l’améliorer progressivement, plutôt que d’attendre une technologie qui au moment d’être déployée serait déjà obsolète.
Cette accélération se heurte pourtant à une spécificité propre à l’IA que les marchés publics classiques n’avaient jamais eu à gérer. Contrairement à un armement conventionnel conçu une fois pour toutes, un système d’apprentissage automatique doit être testé, affiné et redéployé en continu, idéalement dans des conditions aussi réelles que possible plutôt que selon un développement linéaire classique. Cela signifie concrètement que les vérifications de biais et de sécurité, censées garantir la fiabilité du système, doivent elles aussi être répétées à chaque mise à jour plutôt qu’une seule fois en amont. Cette exigence en cascade représente un coût considérable, dans un contexte déjà marqué par une pénurie de personnel qualifié et un marché hétérogène mêlant industriels traditionnels et jeunes start-up technologiques. Elle nourrit surtout un risque bien identifié : que l’engouement médiatique autour de l’IA finisse par masquer l’écart réel entre les capacités affichées et les capacités effectivement opérationnelles.
Qui porte la responsabilité quand la machine se trompe ?
Cette autonomie grandissante inquiète pourtant ceux-là mêmes qui pourraient en bénéficier. De nombreux généraux affichent une réticence claire face aux systèmes pleinement autonomes, redoutant d’en être tenus responsables en cas de piratage ou de simple défaillance mécanique. Le chercheur Noel Sharkey illustre ce risque par un exemple simple : si un enfant court après son jouet sur un champ de bataille pendant que sa mère hurle de revenir, rien ne garantit qu’un système d’arme létal autonome saura faire la différence entre une menace et un enfant en jeu.
Cette question de la responsabilité traverse tous les usages de l’IA militaire, des plus anodins aux plus létaux. Malgré l’urgence de la course technologique, et alimentée par l’industrie de l’armement, aucune armée ne peut se permettre d’ignorer totalement le cadre éthique et juridique dans lequel elle évolue. C’est précisément cette tension, entre vitesse d’innovation et responsabilité, qui structure la seconde partie de notre enquête.
