Le point de départ du livre est une rupture avec l’idée, alors dominante en Europe, d’une Afrique sans passé, livrée à l’improvisation et à la sauvagerie. Frobenius affirme au contraire avoir retrouvé, sous la diversité apparente des peuples africains, les traces d’anciennes civilisations structurées, dotées de royaumes, de métiers spécialisés et de systèmes religieux complexes, et il consacre son livre à faire resurgir cette Afrique organisée que les récits coloniaux avaient occultée.

Au centre de cette Afrique reconstituée se trouve un vaste foyer de civilisation qui couvre l’essentiel de l’Afrique de l’Ouest, de la forêt guinéenne au bassin du Niger, et que Frobenius présente comme le plus ancien et le plus riche du continent. Ce monde ouest africain se distingue par ses royaumes structurés autour d’un souverain sacré, entouré d’une cour et de dignitaires, dont l’autorité repose moins sur la force brute que sur un ordre rituel transmis de génération en génération. Le pouvoir n’y est jamais seulement politique, il est aussi religieux, et le roi y apparaît comme le gardien d’un équilibre entre les vivants, les ancêtres et les forces de la nature.

La vie religieuse et sociale de ce monde s’organise autour des sociétés secrètes et de leurs masques, que Frobenius décrit longuement comme de véritables institutions de gouvernement, chargées de juger les fautes, d’initier les jeunes gens à l’âge adulte et de transmettre un savoir que seuls les initiés ont le droit de connaître. Le masque n’y est pas un simple objet décoratif mais l’incarnation visible d’un esprit ou d’un ancêtre, et celui qui le porte cesse, le temps du rite, d’être un homme pour devenir la force qu’il représente, ce qui donne à ces sociétés une autorité que craignent même les rois.

Frobenius insiste également sur la place centrale du forgeron, figure à la fois technique et sacrée, que l’on redoute et que l’on respecte parce qu’il maîtrise le feu et transforme le minerai en outils, en armes et en objets de culte. Autour de lui s’organise toute une hiérarchie de métiers, tisserands, sculpteurs, teinturiers à l’indigo, qui témoigne d’une société où le travail est spécialisé et transmis de père en fils ou d’oncle à neveu selon des règles précises, loin de l’image d’une économie de simple subsistance que l’on prêtait alors à l’Afrique.

Sur le plan de la parenté, Frobenius relève que de nombreux peuples de ce cercle ouest africain font descendre le nom, les biens et parfois le trône par les femmes, si bien que c’est le fils de la sœur du roi, plutôt que son propre fils, qui hérite souvent du pouvoir. Cette organisation matrilinéaire donne aux femmes, et en particulier aux mères et aux sœurs des chefs, un rôle politique que l’observateur européen de l’époque avait largement ignoré, et Frobenius en fait l’un des traits les plus distinctifs de cette civilisation.

Ce monde ouest africain, Frobenius le distingue nettement d’un second grand ensemble qu’il situe plus à l’est et au sud, un monde de pasteurs organisés autour du bétail, où l’autorité repose sur des classes d’âge et sur des rites de passage masculins plutôt que sur des sociétés de masques, et où la parenté se transmet par les hommes. Entre ces deux civilisations, l’une forestière et matrilinéaire, tournée vers le forgeron et le masque, l’autre pastorale et patrilinéaire, tournée vers le bétail et le guerrier, Frobenius voit deux histoires distinctes qui se sont parfois rencontrées et mélangées aux marges, sans jamais se confondre.

En replaçant ces deux mondes dans un ordre relatif, l’un antérieur à l’autre selon la répartition de leurs traits sur la carte, Frobenius donne à l’Afrique une chronologie propre, une histoire qui ne doit rien à l’écriture ni aux archives européennes et qui s’ordonne pourtant avec autant de rigueur qu’un récit dynastique. C’est cette Afrique-là, capable de se raconter elle-même sans le secours de l’Europe, qui frappera plus tard Léopold Sédar Senghor et qui continue d’irriguer, plus d’un siècle après sa publication, les débats sur la profondeur historique des civilisations africaines.