Le 11 mars dernier a eu lieu l’investiture du nouveau président chilien José Antonio Kast (extrême droite). Visage fermé, le président sortant Gabriel Boric (gauche) a remis l’écharpe présidentielle au nouveau locataire de la Moneda. Trois mois plus tôt, en choisissant M. Kast, 58,2% du peuple chilien avait décidé d’amorcer un virage idéologique et politique majeur : rompre avec le socialisme pour renouer avec le néolibéralisme et l’ultraconservatisme.

Conservateur convaincu, pinochetiste assumé

A 59 ans, José Antonio Kast, membre du Parti Républicain remporte l’élection présidentielle chilienne le 14 décembre 2025 face à sa rivale communiste Jeannette Jara (41,8%). Issu d’une famille allemande, José Antonio Kast est le fils de Michael Kast, membre du parti nazi sous le troisième Reich. José Antonio Kast est aussi le frère de Miguel Kast qui a occupé successivement les postes de Ministre du Travail et de Directeur de la Banque Centrale du Chili sous la dictature d’Augusto Pinochet.

En 1973, à l’issu d’un coup d’Etat, le général Pinochet renverse le président socialiste Salvador Allende et instaure un régime autoritaire fondé sur une dérégulation massive de l’économie ainsi qu’un démantèlement du service public. De 1973 à 1990, ce chapitre de l’histoire chilienne signe les premiers pas du néolibéralisme dans le pays et offre à l’économie nationale une croissance soutenue, au prix d’une hausse considérable des inégalités sociales. Encore aujourd’hui, il constitue une plaie ouverte dans la mémoire collective chilienne.

M. Kast n’a jamais dissimulé son admiration pour le dictateur aux lunettes noires. En 1988, alors étudiant à l’Université pontificale du Chili, il participe à un spot de campagne en faveur du maintien de Pinochet à la tête du gouvernement. Après avoir fait ses armes en tant que député (2002-2018) ainsi que secrétaire général de l’UDI (2012-2014) – parti conservateur fondé par un conseiller de Pinochet – M. Kast décide de se présenter à l’élection présidentielle du Chili de 2017. Durant cette campagne, il exprime ses idées sans détour : « Je crois en Dieu, en la famille, en la patrie » ou bien « S’il était vivant il voterait pour moi », en référence au général Pinochet. Cette première tentative se soldera par un échec cuisant dès le premier tour.

M. Kast se lance alors une seconde fois dans la course à la présidentielle en 2021 sous la bannière du parti qu’il fonde deux années plus tôt : le Parti Républicain. Il sera néanmoins battu par M. Boric au second tour. Entre 2022 et 2024, M. Kast préside le réseau ultraconservateur Political Network for Values, partageant ainsi ses valeurs avec d’autres personnalités politiques de droite et d’extrême droite.

Une campagne présidentielle rythmée par le thème de l’insécurité

Cette fois-ci José Antonio Kast est parvenu à rafler la mise. En effet, il s’est imposé en tête des scrutins de toutes les régions du pays, y compris les bastions de la gauche chilienne comme la métropole de Santiago. Face à lui, Jeannette Jara, membre du parti communiste et Ministre du Travail sous le mandat de M. Boric.

Si tout semble opposer les représentants des deux extrêmes, un thème a marqué leurs campagnes respectives : l’insécurité. Bien que les solutions proposées et le ton employé par chacun des candidats en lice soient différents, José Antonio Kast et Jeannette Jara ont tous deux dressé le constat d’une insécurité grandissante dans un pays considéré jusqu’alors comme le plus sûr d’Amérique Latine.

Avec une hausse de 76% du taux d’homicide, le Chili est actuellement frappé par une recrudescence de la criminalité. Une part croissante du peuple chilien estime que l’on doit l’apparition de nouvelles formes de violence (enlèvement ou séquestration) à la récente vague d’immigration en provenance du Venezuela. Les Chiliens angoissent à l’idée de suivre la même trajectoire que d’autres pays de la région gangrénés par le trafic de drogue et sa brutalité inhérente. M. Kast a donc su tirer profit de ces peurs pour mener une campagne portant presque exclusivement sur la supposée corrélation entre immigration et criminalité. Ce dernier a insisté sur la nécessité d’installer un « gouvernement d’urgence » qui puisse établir « l’ordre là où règne le chaos ». Il convient tout de même de rappeler que le Chili demeure un des pays les plus sûrs d’Amérique latine avec 6 homicides pour 100 000 habitants, contre 38 pour l’Equateur par exemple.

Convaincre les « oubliés »

A première vue, cette victoire tonitruante de José Antonio Kast peut sembler contre-intuitive. En effet, M. Kast souhaite à nouveau faire prévaloir les lois du marché, et ce, dans le sillon du néolibéralisme de Pinochet. Entre baisse des impôts pour les entreprises, projet de révision de la semaine de travail de 40h et diminution des dépenses publiques, le programme économique du nouveau président ne pourrait a priori qu’accroitre les inégalités déjà présentes dans le pays. M. Kast est donc parvenu à convaincre un Chili qui s’était pourtant violemment soulevé face aux déboires de la croissance économique entre 2019 et 2021. Si cette révolte populaire fait suite à l’augmentation du prix du ticket de métro à Santiago, les Chiliens descendent dans la rue pour exprimer plus généralement leur colère à l’égard de la privatisation de l’éducation et de la santé.

Désormais, cet épisode de l’« estallido social » (explosion sociale) et la volonté de se tourner vers la gauche chilienne semblent en réalité s’être essoufflés.  Aux urnes, les classes moyennes et populaires disent leur désillusion quant aux promesses non-tenues du mandat de Gabriel Boric. En réalité, le vote en faveur de Kast doit davantage à un vote « sanction » à l’égard de la gauche qu’à un vote d’adhésion vis-à-vis de l’extrême droite.

Face à ces électeurs las du socialisme chilien, José Antonio Kast a pris garde à mener sa campagne avec un discours policé pour se concentrer sur l’insécurité, faisant ainsi l’impasse sur des thématiques qui lui sont pourtant chères : interdiction du droit à l’avortement, critique du féminisme moderne et opposition au mariage pour tous. Défendre ces idées, comme il l’avait fait en 2017 et en 2021, lui auraient certainement valu la désapprobation d’une partie de la population.

Outre cette opération de lissage, l’obligation du vote a très largement contribué à l’élection de José Antonio Kast. Les électeurs ont dû se plier à cette réforme inédite. Ce sont donc 5 millions de chiliens supplémentaires qui sont allés voter en décembre dernier. Ces électeurs qui s’étaient abstenus en 2019 représentent un segment de la population chilienne dont le sentiment de déclassement et le désintérêt pour la politique s’exacerbent à mesure que les gouvernements se succèdent. M. Kast a récolté les voix de ces « oubliés » à qui il s’est adressé lors de son discours d’investiture.

Ces électeurs de la dernière heure voient en leur nouveau président une possible rupture avec un socialisme à bout de souffle. En réalité, cette rupture n’est que la continuation du néolibéralisme importé par le groupe d’économistes des « Chicago Boys » dans les années 1970 puis adopté par Pinochet dès sa prise du pouvoir en 1973.

En transférant le pouvoir à José Antonio Kast, la démocratie chilienne a tranché. Reste à savoir si ce retour de l’ultraconservatisme par la voie des urnes profitera à tous les Chiliens. Autrement, il ne sera qu’une alternance politique de plus pour une société chilienne malade dont le remède demeure introuvable.