Un divorce acté au sommet de l’État

Cette rupture marque la fin d’un compagnonnage politique vieux de douze ans. Les prémices de ce divorce étaient perceptibles depuis plusieurs mois, cristallisées notamment autour de la gestion d’une dette cachée de 7 milliards de dollars imputable à l’ancien pouvoir, révélée par M. Sonko en septembre 2024.

Au-delà de cette question financière, le centre de leurs désaccords demeure le projet politique et la méthode gouvernementale. D’un côté, Ousmane Sonko, incarne une ligne souverainiste dure, refusant l’ingérence du Fonds monétaire international (FMI) et prônant une rupture radicale, y compris avec les partenaires étrangers et la France. À l’inverse, le président Bassirou Diomaye Faye a adopté une posture plus pragmatique. Le politologue Maurice Soudieck Dione, cité par Le Monde, analyse que le président a estimé qu’« un souverainisme absolu mènerait droit dans le mur ».

Crise institutionnelle et « cohabitation douce »

Sur le plan institutionnel, le Sénégal se retrouve dans une configuration inédite, qualifiée d’« impossible dyarchie » par le chercheur Abdou Ben Said Assadillah. Bien que la Constitution de 2001 confère une prééminence évidente au président de la République, Ousmane Sonko détient aujourd’hui une redoutable « faculté d’empêcher ». Le Pastef domine en effet de façon écrasante l’Assemblée nationale avec 130 députés sur 165.

À la suite de l’éviction de M. Sonko, le président Faye a nommé Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô au poste de Premier ministre le 25 mai 2026. Le Pastef a formellement refusé de participer à ce nouveau gouvernement, le boycottant de fait. S’exprimant le 2 juin, Ousmane Sonko a soufflé le chaud et le froid. S’il a promis de ne pas utiliser le Parlement pour fomenter un « chaos institutionnel », il a également rappelé le rapport de force : « Si Pastef le veut, dans 72 heures, ce gouvernement peut tomber. ne le censurerons pas. Nous allons les accompagner », comme l’a rapporté l’Agence France-Presse (AFP) le 6 juin.

Cette situation de « cohabitation douce », théorisée par l’ancien Premier ministre, reste précaire. Le président Faye a la possibilité constitutionnelle de gouverner par ordonnances ou de dissoudre l’Assemblée nationale, mais cette dernière option lui est juridiquement interdite avant la fin de l’année 2026, soit deux ans après son installation.

Un climat sociétal et économique éruptif

Ce bras de fer se déroule dans un contexte socio-économique particulièrement difficile pour les Sénégalais. Le chômage endémique des jeunes, le coût de la vie et une dette vertigineuse pesant pour 132 % du PIB exacerbent la frustration populaire.

En parallèle, une vague conservatrice traverse le pays. La majorité Pastef a porté et fait voter, en mars 2026, une loi durcissant sévèrement la répression de l’homosexualité, prévoyant des peines allant de 5 à 10 ans de prison. Face au tollé international suscité par cette loi, Ousmane Sonko a vertement dénoncé la « tyrannie de l’Occident », s’assurant ainsi un indéniable soutien populaire face aux ingérences perçues.

L’appel au dialogue pour préserver l’avenir

Face aux risques d’enlisement, plusieurs voix appellent à la responsabilité. Lors d’un récent hommage à l’ancien président Abdoulaye Wade, Bassirou Diomaye Faye a tenté d’apaiser les esprits en déclarant qu’« aucune querelle si vive soit-elle ne mérite que l’on déchire le pays ». L’ancienne Première ministre Aminata Touré a quant à elle prévenu qu’on ne pouvait « pas être dans des scènes de ménage éternelles ».

Les chercheurs sénégalais Pathé Mbodj et Moctar Sourang exhortent au dialogue. M. Sourang souligne qu’une « confrontation est très dangereuse pour le pays », notamment vis-à-vis des investisseurs dont le Sénégal a cruellement besoin. Le pays retient son souffle et s’interroge : les deux figures tutélaires, qui ont en ligne de mire l’élection présidentielle de 2029, parviendront-elles à placer la relance économique et l’avenir de la jeunesse au-dessus de leurs différends politiques ?