La réserve fédérale américaine subit depuis l’année dernière une forte pression de la part de l’administration Trump. Celle-ci n’est pas sans précédent, mais présente une réelle menace pour sa double mission cruciale pour l’économie américaine. Nous proposons ici une rétrospective des évènements et des enjeux qu’ils soulèvent pour l’avenir de l’institution.

Une indépendance historique mais fragile

L’indépendance de la Réserve Fédérale américaine (“Fed“) vis-à-vis de la Maison Blanche est essentielle pour assurer sa double mission historique : maitrise de l’inflation et de maximisation du taux d’emploi. En effet, si une banque centrale est la cible de pressions politiques, les agents économiques perdent confiance en sa capacité à prendre des mesures parfois impopulaires pour maitriser l’inflation. Or, cette perte de confiance rend ensuite l’inflation elle-même plus difficile à contrôler.

L’indépendance historique de la Fed n’est pas écrite dans le marbre, et a déjà été transgressée. L’exemple le plus marquant est sans doute celui des années 1970. En amont de l’élection de 1972, l’administration Nixon a exercé une pression sur la Fed pour maintenir des taux directeurs bas. L’objectif était de doper l’économie à court terme et augmenter les chances de Nixon de remporter l’élection. Or, cette politique a largement contribué au pic d’inflation des années 1970, et la récession qui s’en suivit. L’indépendance de l’institution a globalement été respectée depuis cet épisode, davantage par usage que par le respect d’un cadre institutionnel qui demeure flou. 

Une baisse tardive des taux en 2025

Au sein de la Fed, le “Federal Open Market committee“ (FOMC) vote pour la modification des taux directeurs. Douze gouverneurs le composent, et Jerome Powell le préside depuis 2017. En 2025, le comité a tardé à entamer sa baisse des taux par rapport aux autres banques centrales. Cette précaution s’explique notamment par la crainte d’éventuelles pressions inflationnistes causées par les droits de douanes imposés par Trump. Ceci a provoqué l’agacement du président américain et de son très influent secrétaire au trésor Scott Bessent, qui souhaitent à tout prix des taux proches de zéro.

Comme Nixon, leur objectif est ici de stimuler la croissance, mais également d’affaiblir le dollar (ce qui favoriserait les exportations américaines). Ce sont finalement des preuves de dégradation du marché de l’emploi américain pendant l’été, et une inflation relativement stable, qui ont poussé la Fed à diminuer les taux de 4,5% à 3,75% entre septembre et décembre 2025. Néanmoins, Trump considère cette diminution insuffisante, et continue de réclamer une baisse plus drastique.

Trump passe à l’attaque

Depuis son investiture en 2025, le président américain a critiqué de manière croissante J. Powell. Notons au passage que Trump l’a lui même nommé à ce poste pendant son premier mandat. Ces attaques sur le président de la Fed, qu’il surnomme “too late Powell“, s’amplifient au fil de l’année. Elles s’étendent ensuite à d’autres gouverneurs réticents à une baisse des taux et sceptiques à l’égard de sa politique commerciale. Les affronts sont d’abord verbaux, mais prennent un autre tournant lorsque Trump affirme qu’il compte bien renvoyer Jérôme Powell puis la gouverneure Lisa Cook : une première.

En outre, Trump a également limogé la directrice du Bureau of Labor & Statistics. Cette agence fédérale publie des données économiques cruciales sur lesquelles se base le FOMC pour ses décisions. La raison de ce renvoi est une révision de chiffres d’emploi ayant déplu au président américain.

Un cadre institutionnel flou

Le pouvoir de l’exécutif sur la réserve fédérale américaine est institutionnellement flou. Les gouverneurs qui composent le FOMC, ainsi que son président, sont nommés par le chef de l’État et approuvés par le sénat lorsqu’une place est vacante. Or, la constitution de la Fed précise seulement que le président peut renvoyer un gouverneur “for cause“. Le problème est que la définition de cette “cause“ (au sens de motif ou de faute) est très ambigüe. Pour Powell, Trump a tenté de faire passer un dépassement du budget de rénovation du bâtiment de la Fed comme cause de renvoi. Pour Lisa Cook, l’administration est allée dénicher une irrégularité sur un de ses crédits immobiliers. Les parties ont porté l’affaire devant la Cour Suprême américaine qui a jugé en faveur des gouverneurs en janvier dernier. 

Même si la pression semble redescendre, la Fed n’est pas à l’abris de nouvelles menaces

Trump semble avoir abandonné le projet de renvoi de Powell, et attend désormais son départ. En effet, le mandat du président du FOMC se termine en mai 2026 et Trump a déjà nommé son successeur : Kevin Warsch. Notons cependant que le sénat doit encore confirmer cette nomination, ce qui pourrait être difficile compte tenu des tensions qui règnent actuellement entre l’exécutif et le Capitol. Le potentiel futur président du comité est évidemment favorable à une baisse immédiate des taux directeurs. Rappelons néanmoins que cette décision est le fruit d’un vote du FOMC. Bien que très influent au sein du comité, le rôle de son président demeure donc limité.

La modification de la composition même de ce comité semble donc être le dernier levier de Trump. Or, la l’opposition de la Cour Suprême au renvoi de Lisa Cook souligne la difficulté de cette stratégie. Les marché ont d’ailleurs bien accueilli la décision des juges, par crainte d’une répétition du scénario des années 1970.

Des conséquences lourdes et déjà visibles

Wall Street prend très au sérieux les menaces de renvoi de gouverneurs, ainsi que d’éventuels doutes sur la fiabilité des données économiques d’agences fédérales. Les craintes vis-à-vis de l’indépendance de la Fed ont par exemple contribué à l’affaiblissement historique du dollar depuis un an, et un raidissement de la courbe des Treasuries (baisse des taux souverains à court terme, et augmentation à long terme).

Enfin, les marchés sont désormais familiers avec l’habilité de l’administration Trump à élargir ses pouvoirs et contourner les barrières institutionnelles. Le maintien des droits de douanes malgré leur récente invalidation par la Cour Suprême en est le parfait exemple. Ainsi, si la Fed décide de poursuivre sa baisse des taux directeurs, il est probable que Trump en reste là. Cependant, si Kevin Warsh peine à être confirmé par le sénat, ou ne parvient pas à convaincre le comité de baisser davantage les taux, la Fed n’est pas à l’abris de nouvelles pressions.  

Quoi qu’il en soit, ces évènements remettent à l’ordre du jour l’indépendance de cette institution, ainsi que son cadre institutionnel mal défini. Une poursuite du chantage ou même un renvoi de gouverneur marquerait un précédent. Il pourrait mettre à mal la crédibilité de la Fed et donc son double mandat de maîtrise de l’inflation et maximisation du taux d’emploi, qui repose sur la confiance en son indépendance.

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