L’Énigme Alejandro Betancourt : Du « Bolichico » au Vice-Roi du Pétrole Américain
Alors que l’administration américaine annonce un accord énergétique historique de 65 milliards de barils avec le Venezuela, le magnat vénézuélien Alejandro Betancourt émerge comme l’intermédiaire incontournable entre Washington et Caracas. Portrait d'un homme d'affaires controversé, autrefois traqué par les justices suisse et espagnole, aujourd'hui réhabilité par la diplomatie pragmatique de l'or noir.

L’intermédiaire surprise du « plus grand accord de l’histoire »
L’annonce récente par la Maison-Blanche d’un accord pétrolier qualifié d’« historique » avec le Venezuela a pris de court les observateurs de la scène géopolitique. Visant à concéder aux États-Unis l’exploitation de 17 gisements pétroliers représentant environ 65 milliards de barils de brut, ce pacte repose sur les épaules d’un homme clé : Alejandro Betancourt López. À 46 ans, cet entrepreneur vénézuélien, à la tête de la société North American Blue Energy Partners (NABEP), se retrouve propulsé au rang d’intermédiaire privilégié entre Washington et le gouvernement vénézuélien, représenté par Delcy Rodríguez.
Ce retour en grâce spectaculaire s’accompagne d’une intense activité de lobbying diplomatique. Jusqu’en mai, Betancourt faisait l’objet d’une interdiction de quitter le Royaume-Uni et d’une demande d’extradition de la part de la justice suisse. Selon des révélations du Washington Post, de hauts responsables de l’administration américaine — y compris l’ancienne procureure générale Pam Bondi et son adjoint Todd Blanche — sont intervenus directement auprès des procureurs helvétiques pour lever ces restrictions de déplacement. Libéré de ses entraves judiciaires, le magnat a pu s’envoler fin juin depuis Palm Beach vers Caracas à bord d’un jet privé, actant ainsi son rôle de pivot dans les négociations énergétiques.
L’ascension fulgurante de l’archétype du « bolichico »
Le parcours d’Alejandro Betancourt incarne parfaitement la figure du « bolichico » (ou « bolibourgeois »), cette classe de jeunes entrepreneurs sans expérience préalable ayant accumulé des fortunes colossales à l’ombre du régime chaviste. Formé à l’économie à l’Université Suffolk de Boston, Betancourt cofonde au début des années 2010 la société Derwick Associates. Profitant de l’urgence électrique décrétée par Hugo Chávez, l’entreprise décroche en toute opacité au moins onze marchés publics sans appel d’offres, pour une valeur estimée à 5 milliards de dollars. Les surfacturations de ces chantiers, dont plusieurs centrales thermiques n’ont jamais fonctionné, sont estimées par l’organisation Transparence Venezuela à près de 2,9 milliards de dollars.
De l’électricité, Betancourt a glissé vers l’or noir en prenant des participations dans Petrozamora, une filiale mixte avec la compagnie nationale PDVSA et la banque russe Gazprombank. Bien qu’évincé temporairement en 2022 sous l’égide du ministre Tareck El Aissami, il a repris le contrôle opérationnel des actifs en 2024 après l’arrestation de ce dernier. Sous sa gestion, NABEP a vu sa production bondir de 20 000 à 200 000 barils par jour. Parallèlement, il a diversifié sa fortune en Europe en devenant l’actionnaire majoritaire de la marque espagnole de lunettes Hawkers et en investissant dans des start-ups de premier plan comme Jobandtalent ou Playtomic.
Le pragmatisme américain face aux affaires de blanchiment
Malgré sa réhabilitation diplomatique, l’homme d’affaires reste cerné par les enquêtes financières. En 2019, le Miami Herald révélait qu’il était désigné sous le pseudonyme de « Conspirateur 2 » dans l’opération Money Flight, une vaste affaire de blanchiment de 1,2 milliard de dollars détournés de PDVSA. Par ailleurs, l’Audiencia Nacional espagnole et la justice suisse ont mené des investigations de grande ampleur portant sur près de 5 milliards de dollars suspectés d’avoir été détournés via des opérations de change frauduleuses. Néanmoins, Betancourt n’a jamais été formellement inculpé. Sa conseillère juridique au sein de NABEP, Sara Chouraqui, ancienne figure de la Serious Fraud Office britannique, insiste sur le fait que son client n’a commis aucun délit et œuvre uniquement à la revitalisation économique de son pays.
Cette alliance de circonstance entre Donald Trump et une figure historique du chavisme suscite de vives critiques au sein de l’opposition vénézuélienne, qui y voit le triomphe du cynisme sur la transition démocratique. Pour les analystes, l’annonce de cet accord de 65 milliards de barils sert principalement d’effet d’annonce face à la flambée des cours du pétrole liée aux tensions avec l’Iran. En réalité, même en retrouvant ses pics de production historiques, le Venezuela mettrait près de 50 ans à honorer un tel volume de livraison. À court terme, le principal bénéficiaire de cette diplomatie de l’urgence demeure Alejandro Betancourt, désormais conforté dans son rôle de nouveau « vice-roi » du pétrole continental.