L’intelligence artificielle suscite de réelles inquiétudes : d’un côté, la crainte très concrète de voir nos emplois menacés, de l’autre, les mises en garde d’experts face au risque d’une perte de contrôle humain. Pourtant, c’est sur le terrain militaire que la bascule est sans doute la plus vertigineuse. Des drones kamikazes autonomes aux calculs de trajectoires balistiques en temps réel, une course technologique mondiale s’est engagée. Elle repose sur une conviction partagée par tous les états-majors : quiconque prendra du retard sur l’IA militaire risque tout simplement de sceller son déclassement stratégique.

Une IA militaire invisible pour le grand-public

Quand on évoque le militaire et l’IA, le grand public est focalisé sur le matériel autonome déployé sur le terrain : drones, rovers, défense anti-aérienne à visée autonome. Cette vision, nourrie par le cinéma, occulte un potentiel d’utilisation de l’IA bien plus large. En effet, l’IA commence à irriguer aujourd’hui l’ensemble des processus de décision tels que le renseignement, la surveillance et la reconnaissance ; la maintenance et la logistique ; le commandement et le contrôle (y compris le ciblage) ; la guerre de l’information et électronique ; et les systèmes autonomes. Ses capacités hors-norme de calcul, d’analyses photos et vidéos parfois en temps réel, d’innovation et de gestion intelligente de la logistique font de cet outil une innovation clef dans tous les domaines militaires. Gare à l’armée qui prendrait trop tard conscience de cet enjeu décisif.

Concrètement, l’IA aide aujourd’hui sur le terrain à analyser des millions d’images satellites à des fins d’espionnage et de renseignements sur les positionnements des bataillons et centres ennemis (et alliés), à calculer en temps réel les trajectoires de missiles balistiques, ou encore à mener des opérations de cyberattaque de très haut niveau. Son impact sur la logistique est encore plus grand : maintenance prédictive, gestion des chaînes d’approvisionnement, systèmes de commandement et de contrôle. Aux Etats-Unis, cependant, une importance accrue est donnée aux projets d’équipements autonomes déployés sur le terrain.

Washington et Pékin, deux visions d’une même course

Aux États-Unis, la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) pilote le programme Collaborative Combat Aircraft, qui vise à automatiser le pilotage de chasseurs F35 aux côtés d’un drone autonome suivant son vol de manière très coordonnée, selon le principe de loyal wingman. Le Collaborative Combat Aircraft, développé par General Electric et Anduril serait ainsi déjà en phase de test depuis 2026 et viserait un déploiement d’ici 2030 sur le terrain. En outre, le géant de la gestion, du croisement et de l’assemblage de données Palantir collabore étroitement avec le ministère de la Défense américain ainsi que la CIA pour améliorer les processus de ciblage et d’analyse militaire grâce à un système d’IA qui met en contexte les données pour une plus grande efficacité. Les Etats-Unis sont piégés dans une course aux armements de nouvelle génération qui intègre l’IA. Ne pas prendre le pli de cet avancement décisif reviendrait à perdre son avance technologique et ainsi sa place de 1er exportateur d’armes au monde.

De l’autre côté du Pacifique, si Xi Jinping rappelait dans son discours au Politburo en juillet 2026 que l’Armée chinoise devait intensifier l’intégration de l’intelligence artificielle et des technologies sans pilote pour bâtir un système militaire « intelligent » d’ici 2027, la Chine a commencé à moderniser son armée à l’aulne de l’IA dès 2018. a achevé le développement du Liaowangzhe II (en français, « la sentinelle »), un bateau de patrouille de 8 mètres doté d’un système de navigation, d’identification des cibles et de frappe complètement autonome. Il combine sa stratégie d’attaque avec d’autres navires du même type grâce à l’IA dans une stratégie navale d’essaim appelée “shark swarming”. Equipé de 4 missiles pouvant frapper des cibles jusqu’à 5 kilomètres de distance, la Chine est le 2e pays à avoir développé cette flotte de patrouille autonome, après Israël, en 2017. Pékin mise également sur l’autonomisation de ses systèmes de défense anti-aérienne grâce à l’IA pour protéger Taïwan d’un éventuel raid aérien occidental lors du raid pour reprendre l’île. Les Chinois n’ont pas prévu non plus de confier le commandement militaire à une IA. Il peut ainsireprendre la main à tout moment sur cet appareil autonome grâce au mode “remote” ou “semi autonomous”.

Cette rivalité ne date pas d’hier. Dès 2017, la Chine a affiché sa volonté d’accélérer « l’intelligentisation » militaire, un concept mêlant intégration d’IA, de calcul quantique et de big data. Les États-Unis avaient anticipé ce virage dès 2015 en inscrivant l’IA comme avantage compétitif central dans leur « troisième stratégie de compensation », renforcée ensuite par la stratégie IA du Département de la Défense en 2018. Pour ces deux puissances, le motif stratégique est limpide : ni Washington ni Pékin ne veut se retrouver du côté des perdants d’un basculement technologique comparable, selon certains experts, au moment nucléaire de l’après-guerre. On parle désormais d’un « moment Oppenheimer » de l’IA, un moment de basculement où l’innovation serait si puissante qu’elle changerait irréversiblement les rapports de force mondiaux.

 Le Haut-Karabakh, les premiers pas de l’IA sur le théâtre de guerre

Loins des théories et des laboratoires des grandes puissances mondiales, c’est là où la nécessité prime, sur les terrains de guerre, que l’IA s’implémente le plus rapidement dans les armées. La guerre de 44 jours au Haut-Karabagh, territoire appartenant alors à l’Arménie, entre fin septembre et le 10 novembre 2020 est un des premiers théâtres de guerre où l’IA a démontré son efficacité sur le terrain. Grâce aux nombreuses réserves de pétrole qu’il exploite, l’Azerbaidjan s’est procuré des armements de pointe achetés à ses alliés israéliens et turcs.

et ceux israéliens  de modèle Harop, Orbiter, Skystriker.

 Grâce à des attaques en essaim coordonnées par IA, ces drones ont réussi à saturer les défenses anti-aériennes arméniennes pour la plupart obsolètes, et à détruire de nombreux blindés. L’armée de l’air régulière a pu ensuite pilonner les positions adverses sans riposte ce qui a grandement facilité la conquête de cette région. Pour la première fois, un théâtre de guerre a vu une armée conventionnelle gagner une guerre grâce à l’utilisation stratégique de l’IA utilisée pour autonomiser partiellement des drones en Unmanned Aerial Vehicle (UAV), c’est-à-dire que le drone utilise ses caméras pour cartographier le terrain qu’il survole et tracer sa route grâce à un système d’IA. L’UAV ne dépend ainsi plus des données GPS envoyées par le centre de commandement qui, brouillées par l’ennemi, rendent l’appareil inoffensif.

Les drones autonomes turcs TB2 produits par l’entreprise turque Bayraktar ont ainsi pu prouvé leur efficacité lors de cette guerre, notamment en raison de leur faible coût à l’achat. Il en a suivi une très forte hausse de l’achat de leurs drones semi-autonomes notamment par les iraniens ou les russes sur d’autres théâtres de guerre.

L’IA militaire en Ukraine : survivre ou mourir

En Ukraine, autonomiser les équipements grâce à l’IA est une question de survie face au manque d’hommes et à la pression mises par les escadrons russes. Aujourd’hui, la majorité des victimes sont causées, de l’un et de l’autre côté du front, par des drones pilotés en FPV à distance par des pilotes – près de 80%. Cependant, certains bataillons ukrainiens ont avancé un cran au-dessus sur l’intégration de l’IA dans des systèmes volants ou terrestres létaux, afin de les rendre parfois complètement autonomes. Un article de News Scientist rapportait ainsi que des drones kamikazes autonomes ukrainiens capables de frapper en essaim jusqu’à 60 km avait été déployé sur le front ukrainien. Capables de modifier leur trajectoire en vol et de choisir leur cible, ils auraient identifié et tué des soldats russes transférés dans des véhicules avec réussite. De son côté, la Russie a déployé le robot blindé « Marker » capable d’identifier les cibles occidentales et de décider seul à ouvrir le feu.

Cette autonomie complète rompt avec les standards habituels internationaux qui imposent qu’humain soit toujours « dans la boucle » pour interrompre le processus si l’IA identifie mal les cibles. Mais pour une certains soldats préfèrent l’automatisation totale pour gagner en rapidité, malgré les risques de piratage, de bugs ou de tirs fratricides. Des combattants modifient eux-mêmes le code sources d’engins partiellement autonomes pour les rendre complètement autonomes. L’Ukraine qui désire rester dans de bonnes relations avec les puissances occidentales interdit toujours officiellement les équipements létaux complètement autonomes. Mais sur le terrain, elle ferme les yeux sur certaines initiatives, profitant d’une hypocrisie généralisée. Les grandes puissances utilisent la guerre pour tester et perfectionner leurs prototypes d’IA en conditions réelles et monter en compétences tout en réduisant leurs biais.

L’Ukraine innove aussi dans l’accès aux nouveaux équipements et solutions informatiques dopés à l’IA. Le gouvernement Zelensky a lancé en 2023 une plateforme gouvernementale appelée Brave1 appelée à décentraliser la production d’équipements. Des particuliers, inventeurs et PME qui conçoivent des prototypes d’équipements adaptés au front, loin des lourdeurs administratives des géants de l’armement, peuvent désormais proposer leurs produits sur la plateforme à tous les militaires présents sur le front. Ils bénéficient aussi de même de procédure rapide par le gouvernement pour validation officielle. Chaque unité militaire peut ainsi commander directement parmi des milliers d’équipements selon ses besoins immédiats ce qui permet aux soldats sur le front d’être beaucoup plus agiles dans la réponse apportée aux obstacles rencontrés.

Acheter plus vite : la révolution silencieuse des marchés publics militaires

Le fonctionnement traditionnel des marchés publics de défense a toujours privilégié la lenteur, précisément pour garantir un matériel sûr et technologiquement abouti. Le F35 en est l’exemple emblématique : plus de quinze ans se sont écoulés entre sa conception et la livraison du premier appareil. Mais ce modèle est aujourd’hui frontalement remis en cause par le rythme de l’IA, où un équipement peut devenir obsolète en une seule année sur le terrain. Face à ce constat, la plupart des armées préfèrent désormais un produit moins performant mais livré rapidement plutôt qu’un système parfait qui arriverait trop tard. Devant la commission de défense de la Chambre des communes britannique, Palantir et Anduril ont d’ailleurs indiqué que leurs lignes de production se comptaient en semaines, voire en mois, un rythme totalement incompatible avec la bureaucratie d’acquisition classique.

Plusieurs États ont donc entrepris de réinventer leurs procédures d’achat pour suivre ce tempo. Aux États-Unis, l’initiative Replicator du Département de la Défense, lancée en août 2023, s’est directement inspirée du déploiement ukrainien de drones à bas coût. Elle impose le déploiement de plusieurs milliers de systèmes autonomes consommables en seulement 18 à 24 mois, contre plusieurs années habituellement, grâce à une procédure d’appel d’offres ouverte appelée « commercial solutions opening », qui contourne les lourdes réglementations fédérales d’acquisition classiques. Le Royaume-Uni a suivi une logique similaire avec son nouveau modèle d’accès au marché public militaire, qui plafonne désormais les délais à cinq ans pour les programmes d’équipement et trois ans pour les programmes numériques. Le ministère britannique de la Défense parle même d’une approche « en spirale » : livrer rapidement une capacité minimale déployable, puis l’améliorer progressivement, plutôt que d’attendre une technologie qui au moment d’être déployée serait déjà obsolète.

Cette accélération se heurte pourtant à une spécificité propre à l’IA que les marchés publics classiques n’avaient jamais eu à gérer. Contrairement à un armement conventionnel conçu une fois pour toutes, un système d’apprentissage automatique doit être testé, affiné et redéployé en continu, idéalement dans des conditions aussi réelles que possible plutôt que selon un développement linéaire classique. Cela signifie concrètement que les vérifications de biais et de sécurité, censées garantir la fiabilité du système, doivent elles aussi être répétées à chaque mise à jour plutôt qu’une seule fois en amont. Cette exigence en cascade représente un coût considérable, dans un contexte déjà marqué par une pénurie de personnel qualifié et un marché hétérogène mêlant industriels traditionnels et jeunes start-up technologiques. Elle nourrit surtout un risque bien identifié : que l’engouement médiatique autour de l’IA finisse par masquer l’écart réel entre les capacités affichées et les capacités effectivement opérationnelles.

Qui porte la responsabilité quand la machine se trompe ?

Cette autonomie grandissante inquiète pourtant ceux-là mêmes qui pourraient en bénéficier. De nombreux généraux affichent une réticence claire face aux systèmes pleinement autonomes, redoutant d’en être tenus responsables en cas de piratage ou de simple défaillance mécanique. Le chercheur Noel Sharkey illustre ce risque par un exemple simple : si un enfant court après son jouet sur un champ de bataille pendant que sa mère hurle de revenir, rien ne garantit qu’un système d’arme létal autonome saura faire la différence entre une menace et un enfant en jeu.

Cette question de la responsabilité traverse tous les usages de l’IA militaire, des plus anodins aux plus létaux. Malgré l’urgence de la course technologique, et alimentée par l’industrie de l’armement, aucune armée ne peut se permettre d’ignorer totalement le cadre éthique et juridique dans lequel elle évolue. C’est précisément cette tension, entre vitesse d’innovation et responsabilité, qui structure la seconde partie de notre enquête.